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Jean-Paul Rappeneau, le maître artisan du cinéma français

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« On a souvent qualifié mon cinéma d’art de la fugue et c’est vrai. Ce que je recherche dans l’écriture, c’est le mouvement des âmes, le mouvement de l’histoire. Pour que le récit avance, il faut du mouvement, à ne pas confondre avec de l’agitation. Le rythme doit être là dès le tournage. Il ne faut pas attendre le montage. » (Jean-Paul Rappeneau, le 23 octobre 2018).
 

Celui qu'on appelait régulièrement l'un des doyens du cinéma français, Jean-Paul Rappeneau, a tiré sa révérence ce mardi 1er septembre 2026 à Paris. C'est un monument de cet art qui vient de partir. Le réalisateur avait 94 ans (né le 8 avril 1932 à Auxerre).

Souvent, lorsqu'on évoque la carrière d'un réalisateur ou d'un acteur, on est impressionné par la centaine de ses films, voire deux centaines. Avec Jean-Paul Rappeneau, on est impressionné du contraire, du très peu de films à son actif, pas même une dizaine, huit longs-métrages en soixante ans de vie active !

C'est que pour le réalisateur, faire un film demande du temps, il faut pouvoir laisser germer l'idée, quelle idée d'ailleurs ?, puis la réaliser, créer une œuvre de toute pièce, et enfin, la digérer, attendre d'avoir l'esprit de nouveau libre pour une nouvelle œuvre. Ce n'est pas un industriel du cinéma, c'est un artisan, méthodique, scrupuleux.

Il l'expliquait le 23 octobre 2018 sur le site du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée) : « Je n’ai jamais un film d’avance. Il me faut des années pour faire un film. Quand il sort, c’est une partie de ma vie qui s’achève. Je suis comme un naufragé rejeté sur la plage. Le bateau s’éloigne. À ce moment-là, je n’ai aucune idée. Il me faut du temps pour faire renaître une autre inspiration. Ça commence quand même toujours par une image. ».

Son plus gros succès était "Cyrano de Bergerac" (sorti le 28 mars 1990), avec Gérard Depardieu dans le rôle de Cyrano, Anne Brochet celui de Roxane, Vincent Pérez, Jacques Weber, etc. L'interprétation de Gérard Depardieu l'a tellement ému qu'il en a pleuré (« Sur une réplique, l'émotion m'a pris d'un seul coup. Depardieu est tellement extraordinaire, j'avais les larmes aux yeux. »).

Il a imposé Gérard Depardieu qu'il avait connu pour le casting des "Mariés de l'an II" une vingtaine d'années auparavant. Il avait aussi été séduit par la voix douce de l'acteur dans "La Femme d'à côté" de François Truffaut (sorti le 30 septembre 1981), avec Fanny Ardant. Il témoignait le 17 décembre 2020 sur France Culture : « Cyrano, c’est l’histoire d’un homme à la fois très fort et très faible, un homme fragile, blessé par une blessure secrète. Donc il y avait place pour la grande voix, le fanfaron, mais aussi l’homme qui pleure. ».

Inutile d'insister sur le fait que ce film a obtenu de très nombreuses récompenses : 2 prix au Festival de Cannes, 10 Césars (dont meilleur film et meilleur réalisateur), 1 Golden Globes, 1 Oscar, etc. et même un César des Césars en 1995. Au-delà des récompenses, la meilleure récompense était le public : 10,3 millions d'entrées en salle, dont 5,6 à l'étranger.

Pourtant, c'était loin d'être gagné, car Jean-Paul Rappeneau se refusait de faire des adaptations au cinéma d'œuvres littéraires. Lui-même scénariste (voir plus loin), il considérait que le réalisateur devait être totalement maître de l'histoire, donc l'auteur du scénario. Finalement, le producteur René Cleitman l'a convaincu de se lancer dans cette aventure. C'était l'une des premières œuvres qu'il avait vu jouer au théâtre quand il était petit (d'où la scène du début), et il a adapté le scénario et les dialogues avec Jean-Claude Carrière sur la base de l'œuvre d'Edmond Rostand, dans l'optique de privilégier le mouvement (en réduisant les alexandrins, etc.).

La genèse était la suivante : « Dans les premières années, j’étais persuadé, par la fameuse politique des auteurs venue des "Cahiers du Cinéma", que je devais être au cœur du film comme Dieu au milieu de sa création, et donc qu’il fallait que je sois l’auteur du scénario. Je pensais que je ne pouvais pas aller vers le tournage sans être devenu, d’une certaine manière, le film vivant. Je devais répondre aux fameuses 10 000 questions qu’on pose à un metteur en scène. Et puis, on m’a proposé "Cyrano de Bergerac". J’ai beaucoup résisté ; je ne voyais que la poussière. J’ai insisté pour avoir Depardieu et personne d’autre ; on m’a dit oui. Et puis, je me suis souvenu que c’était une des premières pièces que j’ai vues, enfant, avec ma mère qui m’a emmené à la Comédie-Française, pendant la guerre. C’est cette image qui m’a décidé. Cette scène débute d’ailleurs mon film : un petit garçon, dans une petite charrette, sous la pluie, se rend au théâtre. » (2018).

Le film vivant : « Avec les photos des acteurs choisis, les plans des décors, quand je sais dans quel lieu et qui va dire les choses, je me retrouve dans mon bureau avec ma scripte, Chantal Pernecker, une collaboratrice de création formidable, pour lui décrire plan par plan comment chaque scène va se dérouler. Là, généralement, je me lève de ma table, je vais et je viens dans mon bureau et j’esquisse le jeu, la mise en scène. Je suis à ce moment-là le film vivant. ». Et pendant le tournage, Jean-Paul Rappeneau, lui, ne restait pas en place : « J’ai l’exigence de la pulsion de l’histoire. Quand les acteurs jouent, j'oscille sur mon siège comme si j’étais un spectateur de cette histoire qui peut s’échappe. Certains acteurs la guettent. Je me souviens de Depardieu s’arrêtant au milieu d’une scène et me reprochant d’arrêter de bouger. Il avait oublié une syllabe et comme le rythme n’était plus le bon, j’étais devenu statique. ».

Cette première expérience d'une adaptation a été très réussie, et Jean-Paul Rappeneau a confié le 13 septembre 2021 au CNC : « De m’introduire ainsi dans l’œuvre d’un autre et d’en faire ma chose, de la tirer vers moi, m’a fait oublier totalement d’où il était venu et a stimulé ma créativité. Ça a libéré une part de mon énergie vers la mise en scène pure. ».

Du coup, il s'est lancé dans d'autres adaptations, certaines jugées inadaptables, comme "Le Hussard sur le toit" (sorti le 20 septembre 1995), avec Juliette Binoche, Isabelle Carré, Claudio Amendola, Olivier Martinez, François Cluzet, Jean Yanne, Pierre Arditi, Gérard Depardieu, Yolande Moreau, etc. Il avait découvert le roman de Jean Giono lorsqu'il avait 20 ans, quand il est sorti, et cette histoire n'avait encore jamais été adaptée au cinéma, malgré quelques tentatives de réalisateurs (dont René Clément).

Le film a été un succès, avec 2,5 millions d'entrées et 2 Césars (du reste, avec un budget de près d'une trentaine de millions d'euros, il était le film le plus coûteux du cinéma français, avec la première incrustation numérique) : « Pour moi, "Le Hussard" a toujours été trop beau, trop grand, trop haut. Ça a été un grand choc de lecture, j’ai été transporté par cette épopée et par la langue extraordinaire de Giono. La rencontre d’Angelo et Pauline est une des plus belles rencontres de la littérature française dans cette ville ravagée par le choléra, Manosque, ce voyage à deux dans une Provence que j’ignorais complètement à l’époque. Elle m’est apparue comme un territoire magique. » (2021).

Et comment adapter les 500 pages de Giono ? Il a répondu ainsi : « J’ai fait une relecture du livre très attentive avec une mise à plat de tous les éléments. Je m’interrogeais sur le cœur de l’œuvre. J’écrivais des notes à l’infini comme un dialogue avec moi-même. Et puis après, je me suis dit qu’il était temps de travailler avec quelqu’un parce qu’un scénario ça doit s’écrire avec un interlocuteur. ». Pour le scénario, Jean-Paul Rappeneau s'est donc aidé Jean-Claude Carrière et surtout de Nina Companeez : « On avait les mêmes réactions sur le livre, les mêmes réactions sur les scènes. Et dans ce dialogue-là, pendant de longs mois, nous avons fait toute la construction du film. ».
 


La méthode d'écriture de Jean-Paul Rappeneau était la suivante : « Mes premières versions sont griffonnées au crayon. Le crayon, c’est provisoire, ça s’efface. Puis, une fois que j’ai écrit une première version, un scénariste vient me rejoindre. J’ai fait appel à Jean-Claude Carrière, Philippe Le Guay, Patrick Modiano… Je prends des notes sur leurs réflexions le matin et l’après-midi, je rédige. Au fond, il n’y a que moi qui tiens la plume. Puis vient le temps de l’écriture des dialogues. Sur mon premier film, j’ai fait appel à un grand dialoguiste, Daniel Boulanger. Pour "Le Sauvage", c’était Jean-Loup Dabadie. Après le scénario va encore s’adapter aux acteurs, aux décors… ».

Pour moi, pendant longtemps, le nom de Jean-Paul Rappeneau est resté associé à son deuxième grand film "Les Mariés de l'an II" (sorti le 7 avril 1971), une grande fresque de la Révolution française, avec pour héros Marlène Jobert et Jean-Paul Belmondo, mais aussi beaucoup d'autres acteurs, comme Laura Antonelli, Michel Auclair Julien Guiomar, Charles Denner, Georges Beller, Pierre Brasseur, Sami Frei, etc. Le film a eu un grand succès avec 2,8 millions d'entrées. Il a été projeté en fin du Festival de Cannes mais une grève de la presse a fait qu'aucun journaliste n'était présent au moment de la projection.

Toutefois, deux autres grands films de Jean-Paul Rappeneau me paraissent essentiels, et ont su saisir Yves Montand acteur majeur. Il s'agit du film "Le Sauvage" (sorti le 26 novembre 1975) et de "Tout feu, tout flamme" (sorti le 13 janvier 1982).

"Le Sauvage" est la rencontre entre Yves Montand et Catherine Deneuve, un duo particulièrement réussi. C'était peut-être, avant l'heure, la première version des survivalistes... En tout cas, un souhait de quitter cette vie d'ultra-consommation pour retourner vers un espace plus naturel. Avant de proposer le rôle à Yves Montand, on l'avait proposé à de nombreux acteurs : Elliott Gould, Paul Newman, Marlon Brando, Jack Nicholson, Gérard Depardieu, Alain Delon, Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. Ce dernier a été le seul à avoir accepté, à condition que Laura Antonelli (sa compagne d'alors) fût sa partenaire dans le film, mais Jean-Paul Rappeneau a refusé la condition.

"Tout feu, tout flamme" était un film pour Yves Montand, un rôle sur mesure, le séducteur très agaçant à la sincérité douteuse. Le père qui délaisse sa mère et ses enfants. Heureusement, sa fille aînée, polytechnicienne, jouée par Isabelle Adjani, ce qui est l'un de ses grands rôles à mon avis, a réussi à éviter la débâcle financière en pressentant une arnaque. Parmi les autres acteurs, il y a l'associé Jean-Luc Bideau, l'amant Alain Souchon, Lauren Hutton. La musique était de Michel Berger. Isabelle Adjani a raconté que Jean-Paul Rappeneau lui avait dit de s'inspirer de Marie-France Garaud pour jouer son personnage.

Wikipédia a résumé l'intrigue ainsi : « Le film est annonciateur des années "fric et frime" de la décennie 1980 : un personnage flambeur et indigne de confiance (Yves Montand) l’emporte face à sa fille sérieuse et fiable, escroque sa propre mère, et est cependant considéré comme le héros du film, qui gagne à la fin et voit ses manigances récompensées. ».

Mais Jean-Paul Rappeneau ne se résumait pas qu'à la réalisation de huit films. Avant la réalisation de ces petits bijoux (pour lesquels on peut dire qu'il était un orfèvre), le réalisateur a confectionné le scénario de plusieurs films très intéressants.

J'en citerai cinq dont il a écrit ou co-écrit le scénario (je ne citerai pas les autres coscénaristes) : "Signé Arsène Lupin" d'Yves Robert (sorti le 11 novembre 1959), une adaptation de Maurice Leblanc, avec Robert Lamoureux, Alida Valli, Roger Dumas, Jacques Dufilho, Robert Dalban, etc. ; "Zazie dans le métro" de Louis Malle (sorti le 31 octobre 1960), une adaptation de Raymond Queneau, avec Catherine Demongeot, Philippe Noiret, Vittorio Caprioli, Hubert Deschamps, Antoine Roblot, Annie Fratellini, Jacques Dufilho, etc. ; "L'Homme de Rio" de Philippe de Broca (sorti le 28 février 1964), avec Jean-Paul Belmondo et Françoise Dorléac ; "Le Magnifique" de Philippe de Broca (sorti le 23 novembre 1973), avec Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset ; enfin, "Tendre Poulet" de Philippe de Broca (sorti le 18 janvier 1978), avec Annie Girardot, Philippe Noiret, Catherine Alric, Guy Marchand, Roger Dumas, Hubert Deschamps, Paulette Dubost, etc.

Le stress, c'était peut-être cela qui faisait la différence entre la seule scénarisation et la réalisation d'un film. Son état d'esprit au tournage était plutôt stressé : « Je suis assez tendu. J’aime beaucoup cette phrase de Stanley Kubrick : "J’ai remarqué qu’une surpréparation, loin de tuer le hasard, au contraire, le fait surgir. Plus vous préparez le film, plus vous y avez pensé, plus vous êtes prêts à accueillir l’accident favorable, à sauter dessus et à saisir au vol l’occasion de dire : c’est merveilleux, changeons tout cela". Mais l’ambiance est différente selon l’enjeu. Pour "Cyrano de Bergerac", dont on me disait que c’était un pari impossible, j’avais peur. Le plus joyeux souvenir reste "Tout feu, tout flamme", au bord du lac de Genève avec Isabelle Adjani et Yves Montand. ».

Et la clef pour le comprendre, c'est l'objectif qu'il s'était donné au tournage de chaque scène : « Moi, je suis juste à la recherche d’une grâce. ». Grâce lui soit rendue !

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2026)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
"Jean-Paul Rappeneau : sa méthode décryptée", le 23 octobre 2018 sur le site du CNC.
Jean-Paul Rappeneau.
Patrick Bruel.
Philippe Bouvard.
Jean Poiret.
Pierre Mondy.
Georges Lautner.
Sylvie Joly.
René Goscinny.
George Clooney.
"Paradis Paris".
Marie-Paule Belle.
Laura Laune.
Line Renaud.
Des yeux et de l'optimisme à revendre !
Madonna.
Guesch Patti.
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Restos du cœur.
Candidat du rire et de la peur.
Sois fainéant, l'avenir t'attend !
L'Opio du peuple.
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Avis de tempête et présomption.
On s'était dit rendez-vous dans quarante ans.
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Star éternelle.
"Le fabuleux destin d'Amélie Poulain".
Audrey Tautou.
Nathalie Baye.
Isabelle Mergault.
Bruno Salomone.
Brigitte Bardot.
Monstre sacré du cinéma français.
Michel Piccoli.
Rob Reiner.
Jean-Pierre Bisson.
Woody Allen.
Michel Bouquet.
Hommage du Président Emmanuel Macron à Michel Bouquet le 27 avril 2022 aux Invalides (texte intégral et vidéo).
Le roi ne se meurt pas.
La vitalite du roi Bouquet.
Bouquet final.
Marion Cotillard.
Claudia Cardinale.
Lauren Bacall.
Micheline Presle.
Sarah Bernhardt.
Jacques Tati.
Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Marlène Jobert.
Alfred Hitchcock.
Charlie Chaplin.

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