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Je suis de lacs et de rivières

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Dans Le plus beau voyage, superbe et émouvante chanson de Claude Gauthier, le Québec prend la parole et déclare : « Je suis de lacs et de rivières ». Cette affirmation, promesse de moments de bien-être au contact de cette richesse précieuse dont la nature nous a fait cadeau, se transforme vite en déception lorsqu’on se retrouve face à des affiches sur lesquelles on peut lire « Terrain privé », « Défense de passer », « Plage privée », etc.

Dans deux de ses publications, soit la Politique nationale de l’eau 2002 (à la page 21) et la Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030 (à la page 35), le Gouvernement du Québec lui-même reconnaît le manque d’accès publics à nos plans d’eau.

L’ampleur du problème vient de nous être confirmée par les résultats d’une recherche en forme d’état des lieux par les professeurs Sébastien Rioux et Rodolphe Gonzalès en complicité avec le Centre de recherche sur les territoires du Québec. Celle-ci a permis de démontrer que 98 % des rives des lacs et rivières où habite la majorité des Québécois sont inaccessibles. Et rien ne nous permet de présumer que l’accessibilité des maigres 2 % qui restent est un minimum garanti.

En fait, on sait que la situation est en train de se dégrader encore plus dans la région de Québec. La plage du lac Saint-Joseph, anciennement appelée la plage Germain, propriété de Club Plage Lac Saint–Joseph inc., est située dans un secteur à vocation récréotouristique, conformément à la réglementation sur le zonage de la Ville de Fossambault-sur-le-Lac. Elle a été fréquentée par les résidents de la région de Québec depuis 1955. Elle est maintenant devenue une plage privée, « fermée au public », « accessible uniquement [aux] clients du camping, de la marina et aux groupes ou [lors d’]événements avec réservations », selon ce qu’on peut lire sur le site Web de Club Plage Lac Saint-Joseph.

Il semble que la villégiature prend le pas sur la mission récréotouristique.

Ce qui reste maintenant au public comme possibilité d’aller se détendre sur une plage et de profiter de la baignade dans un lac à proximité de Québec est de devenir client de la Station touristique de Duchesnay, aussi située sur la rive du lac Saint-Joseph.

Sur le site Web de la Station, on parle d’une « petite plage sablonneuse », « privée, accessible avec hébergement seulement, ou passeport journalier ». Quant au passeport journalier, il est « offert en quantité limitée », au coût de 131 $ par jour pour deux adultes et deux enfants, et de 46 $ par jour pour un adulte. De telles conditions ne sont évidemment pas ce que l’on a en tête lorsqu’on pense à un accès public.

En fait, la baignade dans un lac est largement devenue une chose du passé pour l’ensemble de la population dans la région de Québec.

Pourtant, au chapitre C-6.2 de la Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau et favorisant une meilleure gouvernance de l’eau et des milieux associés, il est stipulé que l’eau fait partie du « patrimoine commun de la nation québécoise ».

L’article 920 du Code civil pour sa part dit que « toute personne peut circuler sur les cours d’eau et les lacs à la condition de ne pas porter atteinte aux droits des propriétaires riverains ». Une telle formulation laisse donc supposer qu’il y a normalement moyen de faire autrement, et qu’une partie des rives est libre d’accès.

Permettre la privatisation totale de la rive d’un lac revient en fait à contourner, sinon à abolir le droit garanti par l’article 920. Lorsque toutes les rives de nos lacs seront privatisées, le Code civil pourra tout aussi bien être amendé pour stipuler que nul ne peut circuler sur un lac.

Le paragraphe 3 de la section I du chapitre C-6.2 cité plus haut stipule qu’« afin de favoriser l’accès public au fleuve Saint-Laurent et aux autres plans et cours d’eau, notamment pour permettre à toute personne d’y circuler dans les conditions prévues à l’article 920 du Code civil, le ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs peut prendre des mesures à cette fin ».

Dans ce même chapitre C-6.2, l’État est désigné comme « gardien des intérêts de la nation ». Conséquemment, il a non seulement la possibilité, mais aussi le devoir d’agir.

Et dans le cas précis du lac Saint-Joseph, cela veut dire faire l’acquisition de la plage du lac Saint-Joseph pour en faire un espace public accessible à tous. Comme il s’agit d’un terrain de camping, et que personne n’y est domicilié, cela ne forcerait qui que ce soit à déménager.

Ce joyau naturel, comportant une plage de sable d’un demi-kilomètre, situé à une quarantaine de minutes de route du centre-ville de Québec, y est aussi relié par une piste cyclable de premier ordre. L’endroit possède un potentiel unique favorisant la création d’un parc national en milieu naturel près de la capitale.

Ce serait dans l’esprit du Plan nature 2030, qui, entre autres choses, vise à faciliter le contact avec la nature, mentionnant même en exemple les bienfaits qu’on ressent à se retrouver « sur le bord de l’eau ».

En plus d’investir en santé publique, il s’agit ici d’intervenir en matière de justice sociale.

Comment l’inaction peut-elle se justifier quand une population se fait dérober 98 % d’une de ses plus grandes richesses ?

Déposséder une population de sa terre est une chose grave. Est-il moins grave de la déposséder de son eau ?

Madame la Première Ministre, Madame la Ministre de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, Madame la Ministre responsable du Sport, du Loisir et du Plein air, s’il vous plaît, écoutez notre cri du cœur, et redonnez à la nation québécoise l’accès à son « patrimoine commun », afin que le Québec puisse chanter avec fierté « je suis de lacs et de rivières » !

* Ont cosigné cette lettre : Julien Paque, directeur général de la Fédération eau vive Québec ; Antoine Deslauriers du Mouvement bleu – Accès aux Berges ; Pierre Lavoie, cofondateur du grand défi Pierre Lavoie ; Sol Zanetti, député de Jean Lesage, Étienne Grandmont, député de Taschereau ; Pierre-Paul Sénéchal au nom du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (Giram) ; Michel Beaulieu de la Société des gens de baignade ; Sébastien Rioux, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique de l’alimentation et du bien-être de l’Université de Montréal ; Rodolphe Gonzalès, professeur au département de géographie de l’UQAM ; Patrick Dubé d’Accès aux Berges ; Patrizia Di Zazzo du Mouvement bleu-accès aux berges ; Daniel Downing, tech. en environnement à la retraite et membre du Mouvement bleu – Accès aux Berges.

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