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Je sais, mais je ne fais rien

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Il y a environ 2500 ans, un homme pointait déjà du doigt l’illusion de la connaissance. « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », disait Socrate. Si on cite souvent cette phrase avec admiration dans les facultés de philosophie, on semble incapable de l’appliquer là où elle devrait pourtant résonner le plus fort, soit à la petite école.

Reconnaître son ignorance est le début de l’intelligence. C’est accepter que comprendre le monde nécessite du doute, de l’écoute, de la nuance et du temps. C’est précisément l’inverse de ce que devient tranquillement notre rapport à l’éducation, qui est fait d’une suite de chiffres, de tableaux, de plans stratégiques et de slogans politiques donnant l’impression que tout est maîtrisé, alors que le terrain, lui, s’effondre morceau par morceau.

— Monsieur Simon, pourquoi il manque autant de livres dans notre bibliothèque ?

— Je n’ai pas de mots pour t’expliquer ça, mon Fred.

La vérité, c’est que nous savons très bien pourquoi nos bibliothèques scolaires ressemblent de plus en plus à des salles d’attente oubliées. Nous savons pourquoi des écoles entières fonctionnent avec du matériel pédagogique usé jusqu’à la corde pendant qu’on annonce, chaque année, de nouveaux faux investissements en éducation.

L’histoire du monde ne s’est pas écrite par des algorithmes, mais bien dans des livres, dans des pages annotées par des générations entières de gens qui tentaient de comprendre un peu mieux le monde avant de prétendre le changer. On peut bien nous répéter que l’intelligence artificielle révolutionnera tout, une société incapable de lire, de réfléchir, d’interpréter et de débattre restera vulnérable, peu importe la puissance de ses machines.

L’école est la base même de la construction du savoir, et les livres en sont l’un des piliers essentiels. Ne plus en faire la priorité, c’est l’équivalent d’enlever son scalpel au chirurgien.

Accumuler des données n’a jamais été synonyme d’intelligence. Cette intelligence-là, la vraie, ne naît pas dans un PowerPoint ministériel, elle naît dans une classe et, surtout, dans une bibliothèque pleine ou bien à l’intérieur d’un enfant qui découvre un livre qui lui donne, pour la première fois, l’impression de ne pas être seul au monde.

Elle naît aussi dans quelque chose d’aussi banal qu’un cahier d’exercices. Aujourd’hui, dans certaines écoles, on demande pratiquement aux enseignants de choisir entre acheter du matériel pour les mathématiques ou pour le français. Comme si apprendre à compter ET apprendre à écrire étaient devenus des luxes incompatibles. Pour le reste ? Débrouillez-vous et imprimez des feuilles en cherchant des ressources gratuites sur Internet.

L’éducation au Québec est tranquillement devenue un exercice de gestion de pénurie.

On coupe dans les bibliothèques scolaires pendant qu’on se scandalise du recul de la lecture, on étrangle les libraires indépendants pendant qu’on s’inquiète de l’appauvrissement culturel des jeunes et, surtout, on écoute de moins en moins les gens qui travaillent avec les enfants, car on préfère les tableaux Excel.

Mais le terrain parle une autre langue et, celle-ci, on ne veut plus l’entendre parce qu’elle dérange.

Nous ne sommes plus à l’époque du « je ne sais pas », nous sommes à celle du « je sais, mais je ne fais rien ». C’est bel et bien la forme la plus inquiétante de l’ignorance moderne.

Parce qu’au fond, personne ne tombe réellement en bas de sa chaise lorsqu’on parle de pénurie d’enseignants, d’écoles délabrées, de violence grandissante, de décrochage ou de système à trois vitesses. Les rapports existent, les statistiques existent et les témoignages s’accumulent.

Mais reconnaître un problème exige une autre étape beaucoup plus difficile : accepter de changer ce qui nous avantage. Et ça, notre système semble incapable de le faire.

Socrate disait aussi : « Connais-toi toi-même. » Encore faudrait-il avoir le courage collectif de regarder ce que nous sommes devenus.

Le monde politique vire de bord au rythme des sondages, un ministre promet une réforme, l’autre promet un chantier, puis un troisième arrive quelques années plus tard pour déconstruire ce qui avait été annoncé avant lui. Pendant ce temps, dans les écoles, les enfants continuent d’attendre.

Notre société prétend placer l’éducation au cœur de ses priorités, mais elle demande à ses enseignants de faire des campagnes de financement pour remplir des bibliothèques. Elle parle d’innovation pendant qu’elle laisse ses écoles s’effriter physiquement et culturellement. Elle dit qu’elle veut former des citoyens critiques, mais elle investit de moins en moins dans ce qui permet justement de développer l’esprit critique : les livres, le temps, la culture et la pensée.

Avant de demander aux enfants de croire en l’école, il faudrait peut-être commencer par y croire nous-mêmes.

— Monsieur Simon, pourquoi c’est vous et les parents qui devez ramasser de l’argent pour acheter des livres ?

— Tu vas devoir arrêter de me poser des questions, mon Fred. Sinon, je vais devoir créer un code d’éthique pour t’empêcher de trop t’intéresser à l’avenir de nos enfants et de nous faire mal paraître.

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