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Le vingtième film d'Olivier Assayas adapte le roman éponyme de Giuliano da Empoli (paru en 2022), fresque politique accompagnant trente ans d'histoire russe, de la chute de l'URSS à la période récente. Le narrateur est un personnage fictif (inspiré d'un véritable conseiller de Vladimir Poutine), Vadim Baranov, interprété par la star américaine Paul Dano, face à un président russe campé par Jude Law, sous le regard d'une jeune femme interprétée par Alicia Vikander, qui jouait précédemment l'héroïne de la série Irma Vep, réalisée par Olivier Assayas pour HBO en 2022.
S'inscrivant dans le registre des grands films d'histoire politique du cinéaste français (Les Destinées sentimentales, Carlos, Cuban Network), Le Mage du Kremlin résulte d'un ensemble complexe de décisions et de contraintes, sur lesquelles revient avec nous Olivier Assayas.
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Slate.fr: Sauriez-vous dire comment est né le désir de faire ce film?
Olivier Assayas: Je venais de faire une série, Irma Vep, suivie d'un «petit film», Hors du temps, l'un et l'autre en partie autobiographiques et sur un registre de comédie. J'avais besoin de tenter quelque chose de très éloigné, de sortir de mon pré carré. Mais dans un premier temps, le projet est venu à moi plutôt que je serais allé d'emblée vers lui.
Il se trouve qu'on se connaissait un peu, Giuliano da Empoli et moi, et il m'avait envoyé le livre avant même sa publication. Je l'ai lu avec passion, mais sans du tout envisager de l'adapter. Puis, j'ai su qu'il refusait des propositions d'autres réalisateurs et disait que s'il devait y avoir un film, il voulait que ce soit moi. Je suppose qu'en particulier Carlos et Cuban Network pouvaient lui donner à penser que j'en étais capable.

Le cinéaste français Olivier Assayas sur le tournage du Mage du Kremlin, en Lettonie. | Gaumont
Qu'est-ce qui vous plaisait dans le livre et qu'est-ce qui faisait que vous ne souhaitiez d'abord pas le porter à l'écran?
Nous sommes tous aujourd'hui confrontés à une réalité politique du monde qu'on n'aurait pas pu imaginer il y a vingt ans et que nous ne comprenons que très partiellement. Pour moi, le livre a le mérite de poser les bonnes questions, de dessiner les pistes utiles pour être moins déboussolés devant un état des choses obscur et douloureux. Giuliano da Empoli est quelqu'un qui pense le présent de manière éclairante en même temps qu'il est un excellent écrivain, sur le plan littéraire. La conjonction de ces deux qualités est rarissime.
Vous parlez de l'état du monde contemporain et pas spécifiquement de la Russie, à laquelle est, au premier degré, consacré le livre et le film.
Exactement. Bien sûr que ce récit se passe en Russie et concerne son histoire. Mais si j'ai autant aimé le lire et ensuite finalement voulu en faire un film, ce n'est pas par rapport à ce pays, aussi important soit-il, mais comme processus de compréhension des mutations actuelles, à l'échelle mondiale.
Mais donc avec, au départ, une réticence à en faire un film?
Le livre est en grande partie composé de dialogues entre des hommes assis dans des fauteuils. Il m'a fallu du temps pour inventer les transformations qui, tout en restant très fidèle à ce que raconte Giuliano da Empoli, permettent que ce récit devienne du cinéma. Un apport décisif à cet égard a été de développer le personnage féminin, Ksenia, qui est très secondaire dans le livre. C'est en grande partie grâce à elle que le film m'a paru possible.
De manière très différente, un autre «personnage» joue un rôle important dans le passage vers le cinéma. C'est Emmanuel Carrère, qui a coécrit le scénario avec vous.
Oui. Je n'ai pas une compétence particulière concernant la Russie. Pour ce film, j'avais besoin d'un partenaire d'écriture et Emmanuel était la personne idéale. Nous sommes amis depuis très longtemps, nous avons été critiques de cinéma, lui à Positif et à Télérama, moi aux Cahiers du cinéma à la même période, nous sommes restés proches depuis.
Son savoir sur la Russie, la langue, les mœurs, l'esprit du pays, mais aussi son talent d'écrivain et notre complicité sont décisifs pour que le film ait pu se faire, à partir du moment où lui y a cru. Il y a cru avant moi. Et avec ses connaissances sur la Russie, en plus de la présence complice de Giuliano da Empoli s'il y avait un point qui nécessitait un éclaircissement, l'écriture d'un scénario devenait possible et même passionnante.
Parmi les enjeux du film figure le fait d'avoir à montrer et raconter Vladimir Poutine, et à le faire aujourd'hui, alors que le livre a été écrit et publié avant le début de l'invasion de l'Ukraine, le 24 février 2022, qui a en partie modifié la manière dont il est perçu.
Pour ce qui est d'incarner Vladimir Poutine, il y a deux options, soit on joue la ressemblance physique, soit on prend un grand acteur en considérant que l'important est ce qu'il fera ressentir, même si tout le monde voit bien que physiquement, il ne ressemble pas entièrement à celui qu'il interprète. C'est évidemment cette seconde option que j'ai prise.
Quant à l'évolution de la perception du personnage, pour moi les atrocités dont il est coupable depuis l'invasion de l'Ukraine sont complètement dans la continuité de ce qu'il a fait avant. Et c'est d'une certaine manière ce que montre le film, que ce soit à propos des attentats qu'il commandite en Russie en faisant accuser les Tchétchènes pour y déclencher la deuxième guerre en Tchétchénie [entre 1999 et 2009, ndlr], ou lors de l'invasion de la Crimée [en 2014, ndlr], sur laquelle s'achevait le livre.

Jude Law dans le rôle d'un Vladimir Poutine construisant méthodiquement et cyniquement son emprise totale. | Gaumont
La relation du personnage principal, Vadim Baranov, à celui dont il accompagne l'accession au pouvoir et qui devient son patron, est un peu différente, du livre au film…
Oui, nous l'avons amené à être bien davantage celui qui, dans ses relations avec Vladimir Poutine, l'amène à se révéler. C'est, en plus de certaines coupes indispensables sur les arrière-plans familiaux, l'une des modifications majeures du scénario, l'autre étant donc Ksenia.
Elle joue vis-à-vis de Vadim Baranov un rôle en partie comparable à celui que lui-même joue vis-à-vis de Poutine. Elle rend visible ses stratégies obliques et ses manipulations. Elle est le repère moral dans le film. Et par ailleurs, elle incarne une dimension qui m'importe: ce qui est arrivé à la génération qui avait 20 ans à la chute de l'URSS, qui a vécu quelques années de liberté et d'espoir, même dans le chaos et avec le règne des oligarques, les années Boris Eltsine [1991-1999, ndlr], avant la reprise en main par le FSB avec l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Ksenia (Alicia Vikander), compagne de Vadim Baranov (Paul Dano) et observatrice très critique de ses manipulations. | Gaumont
Ce que vous écrivez avec Emmanuel Carrère est forcément un projet d'une certaine ampleur, comment en trouvez-vous les possibilités de production?
Il y avait un accord d'écriture avec des partenaires parmi les plus solides qu'on puisse trouver en France, le producteur Olivier Delbosc et sa société Curiosa, ainsi que Gaumont. Ils ont été d'accord avec le projet tel que je leur ai apporté. À partir de là se posent principalement deux problèmes, celui des acteurs et celui du lieu de tournage.
Pour le lieu, nous avons fait énormément de recherche dans les pays où des décors qui ressemblent à ceux qu'on trouve en Russie existaient. Jusqu'à identifier la Lettonie comme un territoire où tous les décors dont nous avions besoin étaient disponibles, ou pouvaient être adaptés relativement facilement. Il y a aussi en Lettonie une infrastructure technique pour le cinéma et j'ai choisi de prendre des acteurs lettons pour tous les seconds rôles.
Mais sur ce projet, les producteurs ont été formels: il n'était faisable qu'avec des têtes d'affiche anglo-saxonnes et en anglais. C'était ça ou pas de film. Donc à l'arrivée, c'est une sorte de film américain produit, financé et réalisé par des Français et tourné en Europe de l'Est.
Vous aviez apporté un grand soin à l'exactitude des langues et des accents, par exemple sur Carlos. Cette fois, la langue anglaise était incontournable?
Ça s'est révélé un impératif absolu. Il aurait été impossible de le financer en langue française, encore moins en russe. Et encore, j'ai été amené à réduire significativement ce qui était prévu pour tenir le budget. Mais l'apport financier décisif, fondé sur les ventes internationales, ne tient que si le film est en anglais et avec les têtes d'affiche qui y figurent, Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keen, Jeffrey Wright, qui sont aussi d'immenses acteurs et actrice, dont la présence bénéficie de manière décisive au film.
Le film utilise à certains moments des archives audiovisuelles. Pourquoi?
Nous n'avions pas accès aux archives russes, il a fallu récupérer des images dans des banques de données plus ou moins médiocres, avec des gros problèmes de qualité. On avait besoin de plans de Moscou, du Kremlin, que pouvaient fournir des agences internationales, mais en étant dépendants de ce qui a été enregistré pour d'autres motifs. Il a aussi fallu fabriquer de fausses archives, celles où on voit Boris Eltsine. Comme nous avions des scènes jouées par un acteur qui interprète Eltsine, on ne pouvait plus montrer le vrai, on a retourné à l'identique les séquences, en reproduisant ce qu'on voit sur les documents dont on disposait.
La fabrication d'un tel film pose-t-elle des problèmes juridiques?
Il faut aujourd'hui être très prudent sur ce terrain. Je ne pense pas que Vladimir Poutine nous fera un procès, mais il y a un certain nombre de personnages réels qui peuvent vouloir aller en justice se plaindre de la manière dont ils sont représentés, y compris si le film les montre sous un jour favorable. Tous ceux qui connaissent l'histoire russe récente reconnaîtront à qui renvoie la figure de Dimitri Sidorov dans le film, cet oligarque richissime perçu comme un rival par Poutine, devenu prisonnier politique et aujourd'hui exilé. Il faut aussi faire les films avec ce genre de préoccupations, dès lors qu'on travaille avec la réalité.
Y a-t-il des faits qu'on ne peut pas raconter?
Non, pas au sens où ce serait interdit ou dangereux. Mais il y a des zones d'ombre, que personne n'a expliqué. En particulier la mécanique exacte de l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine, jusqu'à quel point est-ce une opération montée par les services russes ou un acte autonome de Poutine ou le résultat d'une manœuvre par d'autres et qui a dérapé. Disons que la répartition entre ce qui est dû aux oligarques, au FSB et à une initiative individuelle reste ouverte. Le film fait place à ces différentes options sans trancher.

Le Mage du Kremlin
De Olivier Assayas
Avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keene, Jeffrey Wright
Durée: 2h25
Sortie le 21 janvier 2026





























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