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«Jardin d’enfants»: comment se fabrique un humain

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Le documentaire Jardins d’enfants de Jean-François Caissy s’installe dans une garderie préscolaire de Montréal. Le centre de la petite enfance La Ruche, choisi comme lieu de tournage pendant 35 jours étendus sur une année, se trouve dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Les petits cobayes de cette expérimentation filmique fascinante et hors norme sont âgés de 1 à 5 ans. Ils se prénomment Mathilda, Garance, Édouard ou Thomas.

« Le CPE a été formidable et m’a beaucoup aidé, raconte au Devoir le réalisateur, qui a évidemment aussi obtenu l’accord des parents. Habituellement, j’interagis beaucoup avec les gens que je filme. Là, pour la première fois, j’ai compris très rapidement que je ne pouvais pas interagir avec les enfants parce qu’après ça, ils venaient me voir et me pognaient la cuisse pour me montrer leur dessin. J’ai dû les ignorer, ce qui est un peu contre-intuitif. »

Les plus jeunes, les bambins, qui n’ont visiblement aucune idée des tournages, agissent sans gêne même si, dans les faits, beaucoup de leurs actions s’avèrent on ne peut plus gênantes. Ils se volent des jouets, se frappent, mangent comme des cochons, pleurnichent à la moindre contrariété.

La riche documentation (M. Caissy ne garde qu’environ 2 % des images au montage) permet de mesurer l’apprentissage des codes de conduite pour huiler les relations et les interactions entre humains. Le film, lent à souhait, expose la fabrique des humains, le jardinage des petites pousses, quoi.

Tout se joue avant 6 ans

Avec l’âge, les paroles des jeunes remplacent les peurs, les jeux se complexifient. Les enfants dessinent, glissent, lancent des balles, jouent des rôles, parlent et expliquent leurs intentions ou leurs frustrations, chantent, content et comptent, câlinent des poupées ou leurs camarades. Ils mangent proprement, se lavent les mains, s’habillent seuls.

Tout se joue donc bien avant 6 ans, selon une célèbre formule résumant l’importance capitale de la pédopédagogie. En plus, le film évase subtilement son format pour souligner l’élargissement de l’univers des enfants jusqu’à leur entrée en maternelle.

L’apprentissage de la vie se fait au contact des autres et sous la surveillance bienveillante des adultes, ici toutes des femmes, puisque cette profession hautement essentielle est quasiment entièrement féminisée. Pas moins de 16 éducatrices sont remerciées dans le générique. Le care, en santé comme en éducation, est d’abord et avant tout une affaire féminine.

« J’ai retenu du tournage l’incroyable travail que font les éducatrices, résume le réalisateur, dont le propre enfant maintenant préado est passé en CPE. Je le déposais le matin et le reprenais le soir et je n’avais pas assez conscience de l’incroyable dévouement de ces femmes. » Le film s’ouvre et se referme sur l’arrivée et le départ d’un petit à son jardin d’enfants.

Le film s’inscrit dans la vague des documentaires d’observation, très prisés au Québec depuis l’âge d’or du cinéma-vérité. Le genre laisse pour ainsi dire les faits s’exprimer d’eux-mêmes, sans l’intervention d’une mise en scène, sans non plus les commentaires ajoutés d’une narration, qu’elle soit descriptive ou explicative. « En général, j’évacue tous les regards caméra, explique le réalisateur. Dans ce cas, j’ai trouvé intéressant d’en garder certains. Ces moments permettent des connexions avec les spectateurs. »

Jean-François Caissy poursuit ainsi son projet de filmer différents âges de la vie, projet formulé clairement après les deux premiers opus. Ce quatrième de la série suit La belle visite (sur les personnes âgées), La marche à suivre (sur les adolescents) et Premières armes (sur l’entrée dans l’âge adulte, cette fois avec de futurs soldats), toujours avec la même mécanique expressive objective, sans jugements. Il reste, avec le prochain film annoncé et en développement, à s’intéresser aux décennies suivantes, quand l’humain plus ou moins bien fabriqué travaille et se reproduit à son tour…

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