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Jamais sans leur arme dans le Maine

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Le village de Poland, dans le Maine, est l’endroit parfait pour se sentir loin du Plateau-Mont-Royal ou de Rosemont, habitat naturel des urbains à vélo. Une des attractions du village de 5300 âmes est la boutique Top Gun, réputée pour son stand de tir et son choix inégalé d’armes à feu. C’est la place à visiter pour acheter un fusil semi-automatique AR-15 ou pour discuter des derniers faits d’armes de l’ICE, la police fédérale qui traque les immigrants « illégaux » aux États-Unis.

Les images placardées sur la façade du bâtiment donnent le ton : un crâne humain aux couleurs du drapeau américain surplombe deux carabines et le slogan « La liberté ou la mort, 2e amendement 1789 ». Une affiche célèbre aussi la victoire de Trump, qui va « sauver l’Amérique ».

Travarias Odom, un vétéran de la guerre d’Afghanistan, nous accueille avec le sourire dans la shop. « On a pas mal tout ce qui existe sur le marché », résume le marchand, qui fabrique aussi des armes. Son métier, hautement spécialisé : gunsmith. Il tient environ 1000 armes dans la boutique. Pas toutes fabriquées de ses mains, évidemment.

Vous voulez pratiquer votre technique de tir ? Vous avez l’embarras du choix pour une arme semi-automatique AR-15. Un mur complet montre toute une gamme de fusils et de pistolets dignes de Rambo. En prime, rien de mieux pour assurer votre défense. Les armes de poing sont aussi convoitées, en cette époque de tensions politiques.

On ne sait jamais ce qui peut arriver : « Mieux vaut prévenir que guérir », résume Travarias Odom. Il nous donne un cours « armes 101 ». Fort utile dans le Maine, surtout en campagne, où ces jouets sont largement répandus. On peut les acquérir avec ou sans permis, en remplissant un formulaire.

Règle numéro un : « Quand tu portes une arme, tu ne veux pas que ça paraisse. Les gens ciblent typiquement ceux qui portent une arme. Moi, par exemple, tu ne penses peut-être pas que je suis armé, mais regarde », dit-il en soulevant son chandail : comme un cow-boy, il porte deux armes de poing à la hanche. Une de chaque côté.

Ça surprend. Oui, on se sent loin de la rue Masson à Montréal, où la simple vue d’une arme à feu susciterait sans doute un vent de panique. Travarias Odom est armé quand il travaille, ça semble aller de soi : « Je travaille dans une boutique d’armes létales. »

Et dans la vie de tous les jours ? « Ça dépend. Si je vais dans un endroit que je connais peu, j’aurai une arme avec moi, dans mon véhicule, mais pas sur moi. En tant qu’ancien militaire, j’ai l’entraînement pour savoir comment me défendre. »

Une tête et un abdomen pour cible

Le marchand d’armes nous offre d’assister à une représentation de ses aptitudes à « se défendre », au stand de tir adjacent au commerce. Il nous fait signer des documents légaux et nous tend des coquilles antibruit que nous devons obligatoirement porter.

Avec une arme semi-automatique, il tire 16 coups en un peu moins de 16 secondes. Tous en plein dans la cible : la tête d’un humain fictif en papier.

Sur le plateau voisin, un autre amateur, un colosse d’au moins six pieds et demi, sort une arme de poing. « Attention, préparez-vous, ça va faire beaucoup de bruit », nous prévient Travarias Odom.

BANG ! BANG ! BANG ! Nous sursautons. Cette fois, l’abdomen d’un pauvre humain en papier est anéanti.

Des agents prompts à tirer

Les clients affluent chez Top Gun, en ce lundi midi, malgré la tempête de neige qui bat son plein. Braun Whitney, un mécanicien de 34 ans, vient voir les armes pendant son heure de dîner. La conversation dévie rapidement sur les méthodes brutales de l’escouade ICE (Immigration and Customs Enforcement), qui mène une opération spéciale dans le Maine — et au Minnesota, où deux manifestants ont été tués à bout portant ces derniers jours.

Comme les « trippeux de guns » du Maine, les flics de l’ICE visent généralement dans le mille. Dans une apparente impunité. L’infirmier Alex Pretti, abattu samedi par des agents fédéraux qui l’ont assailli, portait légalement une arme à la ceinture au moment du drame. Il filmait les policiers et s’est porté à la défense d’une femme qui a été poussée par terre. Des vidéos produites par les manifestants montrent des agents de l’ICE qui désarment l’homme de 37 ans et l’abattent de plusieurs balles.

Ce drame a déclenché une vague d’indignation aux États-Unis, y compris dans le mouvement MAGA (Make America Great Again). Chris Madel, qui était candidat au poste de gouverneur du Minnesota, s’est retiré lundi de la course en raison des méthodes de l’ICE contre ses concitoyens. Il dit appuyer les règles encadrant l’immigration, mais pas la « persécution » des gens issus des minorités et de manifestants qui s’opposent à la police fédérale.

À la boutique Top Gun, les partisans de Donald Trump ont des réserves envers le style du président. Les amateurs d’armes refusent toutefois de se prononcer sur la responsabilité de la police fédérale ou du manifestant qui a été tué à Minneapolis — ils ne veulent « pas faire de politique ».

Braun Whitney estime que seule une enquête, si elle a lieu, permettra de faire la lumière sur le drame qui s’est joué en plein jour, en pleine rue, devant des dizaines de témoins qui ont filmé la scène.

Les méthodes expéditives de Trump

L’électeur républicain rappelle que l’escouade ICE a mené des milliers d’expulsions d’immigrants sous les présidents démocrates Barack Obama et Joe Biden, sans que ça cause une crise sociale. Il reconnaît que l’immunité totale accordée à la police fédérale a changé la donne.

« Avec la façon dont Trump gère les déportations, les gens voient ça et disent : “Oh my God, qu’est-ce qui se passe ?” Je pense que les changements mis en place par Trump étaient nécessaires, mais je comprends que ses méthodes expéditives peuvent choquer. »

La pause du dîner est terminée. Le mécanicien, qui admet porter généralement une arme de poing, remonte dans son immense camionnette noire. Il retourne réparer des camions. Travarias Odom, lui, continue de réparer des fusils d’assaut. Pour permettre aux gens de se protéger. Ainsi va la vie au pays de la liberté.

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