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J’ai des souvenirs un peu flous de mon parrain. Dans la famille, il a toujours été vu comme quelqu’un de différent, de plus libre que les autres. Il ne suivait pas exactement le même chemin. Il a commencé à faire du théâtre dans une troupe amateur à Saint-Ours. Pour moi, quand j’étais jeune, ça voulait surtout dire qu’il faisait quelque chose d’inhabituel, quelque chose qui sortait du cadre. Il s’était acheté une moto qu’il appelait Cheval. Ça m’avait marqué. Chez lui, son appartement était rempli d’objets provenant des pièces de théâtre dans lesquelles il avait joué. Des décors, des accessoires, des choses qui avaient servi sur scène et qu’il avait gardées. Il y avait sur l’un de ces meubles des têtes en styromousse avec des perruques blondes et bleues. Le plus fou, c’est quand on passait le temps des Fêtes chez lui. Personne dans la famille ne parlait de ces perruques, comme si elles étaient aussi normales qu’une lampe de chevet. Son salon n’était pas décoré comme les autres. Sur un mur, il avait fixé un grand panneau de bois. Il y avait peint deux personnages riches, habillés comme au XIXe siècle : un homme avec un habit et une petite moustache et une femme en robe de bal. Ces personnages n’avaient rien à voir avec le reste de l’appartement. Ils semblaient venir d’un autre monde. Les répétitions faisaient partie de notre routine. Il y avait de l’attente, des longueurs, des moments où je m’ennuyais, d’autres où je me sentais important sans trop savoir pourquoi. Je comprenais que ce n’était pas seulement le théâtre qui comptait, mais le fait d’y être ensemble, côte à côte, dans quelque chose qui nous dépassait un peu. À la fin de l’année, on présentait toujours le spectacle deux fois, dans une grande salle du Centre Leonardo Da Vinci. Le lieu me semblait immense et intimidant. Je me souviens surtout des sièges rouges, alignés à perte de vue, et de l’impression que la salle nous regardait déjà avant même que le public arrive. Les coulisses étaient étroites, pleines de chuchotements et de pas nerveux. J’avais le cœur qui battait trop vite. J’avais peur d’oublier mon texte, de mal faire, de me tromper. En même temps, j’étais fier. Fier d’être là. Fier d’être avec lui. Je ne me souviens pas de tout, seulement de certains détails très précis, comme si le reste s’était dissous avec le temps. Je me souviens du silence juste avant d’entrer sur scène. De la lumière qui change. De cette seconde suspendue où tout peut encore basculer. Je me souviens surtout d’avoir joué dans Bonbons assortis de Michel Tremblay. J’interprétais le petit Michel. Ce rôle me semblait à la fois minuscule et immense. Avant d’entrer en scène, il m’a aidé à me maquiller. C’était un moment calme, à l’écart du bruit. Il a appliqué le fond de teint avec sérieux, comme s’il accomplissait quelque chose de délicat. Il m’a mis du ligneur sous les yeux, lentement, en me demandant de ne pas bouger. Je sentais ses doigts près de mon visage. Je me laissais faire. C’était intime, rassurant. À cet instant-là, le théâtre n’était plus un jeu ni une peur, mais un geste partagé, une façon silencieuse de me dire : je suis là, tu peux y aller. À l’époque, je pensais surtout au théâtre, au texte, à ne pas me tromper. Aujourd’hui, je comprends que ce n’était pas ça le plus important. Je faisais du théâtre surtout pour passer du temps avec Jacques. Être avec lui, partager quelque chose, sans avoir besoin de trop expliquer.
Un jour, on a décidé d’aller pêcher et de camper près d’une rivière. Il faisait tellement chaud que la rivière était presque à sec. On avait acheté du champagne, sans trop savoir pourquoi, et on a passé deux jours à boire, le cul assis dans le ruisseau. On jouait au bonhomme pendu sur du papier de toilette, parce qu’on n’avait rien d’autre sous la main. On riait beaucoup. Le temps passait sans qu’on s’en rende compte. Je me souviens des quartiers de clémentine qu’il me donnait. Il me disait toujours de prendre mon temps, de bien goûter. Comme si manger un fruit pouvait être important, comme si ça méritait de l’attention. Je me souviens de la ride de moto qu’on a faite ensemble. Au début, j’étais un peu stressé, puis j’ai fini par me laisser aller. Je me souviens aussi de la pizza qu’on est allés manger à Terrebonne. Elle n’avait rien d’exceptionnel, mais sur le moment, elle était parfaite. Je me souviens du jour où il a jeté les cendres de ma grand-mère Mado dans le fleuve, au Bic. Il y avait énormément de vent. Au lieu de partir au loin, les cendres lui sont revenues en plein visage, dans les yeux et dans la bouche. C’était absurde. On ne savait pas s’il fallait rire ou se sentir mal. Finalement, on a fait les deux. Je me souviens de ses grosses dépressions pendant le temps des Fêtes. De ces périodes où il n’allait vraiment pas bien. Il se sentait seul, inutile, incapable de faire semblant que tout allait bien. Même entouré, il restait à distance. Ces moments-là faisaient partie de lui. Je me souviens aussi d’un repas de fondue où on avait tout, sauf le brûleur. On a quand même décidé de manger. La viande était crue, mais on l’a mangée pareil. On riait de notre oubli. Ce n’était pas grave. Rien n’était jamais vraiment grave avec lui. Je me souviens de son amour pour les bandes dessinées, surtout Tintin. Il les relisait souvent, comme si elles ne vieillissaient jamais. Elles faisaient partie de sa vie.
Je me souviens de tout ça et, pourtant, son visage semble plus flou dans ma tête. Je dois régulièrement regarder de vieilles photos pour me rappeler exactement à quoi il ressemblait. Je me souviens de tout ça et, pourtant, son visage est de plus en plus flou dans ma tête. Les souvenirs sont là, très clairs : les moments, les endroits et même la manière dont il bougeait ses bras. Mais ses traits précis m’échappent. J’ai souvent besoin de regarder de vieilles photos pour me rappeler exactement à quoi il ressemblait. Sur les photos, je le reconnais tout de suite. Son sourire, sa façon de regarder, quelque chose dans sa posture. Mais dès que je détourne les yeux, l’image s’efface de nouveau. Il ne reste qu’une impression générale, comme une silhouette, pas un visage net. C’est bizarre de voir comment la mémoire fonctionne. Je me souviens très bien de sa voix, de son ton et de son rire. Je me souviens de ses mains, de la façon dont il faisait les choses. Je me souviens de ce qu’il aimait, de ce qui le rendait heureux ou triste. Mais son visage, non. Il se mélange, il disparaît. Peut-être que c’est une façon de se protéger. Peut-être que c’est plus facile d’oublier un visage que tout le reste. Ou peut-être que c’est parce que ce n’est pas le visage qui est important, mais ce qu’il y a derrière. Ce qu’il faisait sentir. La manière qu’il avait d’être là, même sans parler. Le visage change, s’efface, se déforme avec le temps, alors que la voix et les attentions restent accrochées au corps. Peut-être que la mémoire garde ce qui a servi à aimer et laisse partir le reste. Jacques n’a jamais écrit de poésie. Pourtant, il était profondément poète. C’est avec lui que j’ai compris qu’on n’a pas besoin d’écrire des poèmes pour être poète. Il suffit de faire attention au monde autour de soi. De remarquer le goût d’un fruit. De prendre plaisir à faire pousser des fougères dans des endroits improbables. D’essayer de faire voler un cerf-volant même quand il n’y a pas de vent. Ce qui comptait, ce n’était pas que ça fonctionne, mais d’essayer, d’être présent. D’être soi. D’être là.


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