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Son nom pas plus que son visage ne sont connus du grand public. Paule Somers fut pourtant une des magistrates du parquet fédéral qui a traité les plus importants dossiers de terrorisme. Avec, en point d'orgue, le dossier des attentats de Zaventem et de Maalbeek.
Ces attaques, les enquêteurs les redoutaient depuis l'assaut, le 15 janvier 2015 contre la cellule de Verviers – auquel elle a assisté sur place – et au cours duquel deux terroristes ont été tués. Il y eut ensuite l'attentat du Thalys en septembre 2015 et les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.
"Lorsque les bombes explosent à Zaventem, le 22 mars à 08 h 00, on comprend immédiatement que c'est un attentat. Nous étions sur les dents depuis la cellule de Verviers", se remémore Mme Somers.
Des dispositions avaient été prises au parquet fédéral pour une mobilisation rapide : un groupe WhatsApp dédié qui permet de rappeler tout le monde ou encore des "laissez-passer" pour réquisitionner un véhicule de police pour se rendre au parquet fédéral.
"Une classe d'Uccle est venue rencontrer nos élèves de Molenbeek. Cela s'est très bien passé, les enfants sont même restés pour jouer ensemble"Elle quitte son domicile et croise une voiture de police qu'elle arrête : "Ils m'ont regardée comme une folle qui cherchait un taxi. Je me suis dit : 'je ne discute pas, je prends le métro'" tout proche. En route vers le parquet fédéral, elle passe à la station Maalbeek où, quelques dizaines de minutes plus tard, un kamikaze se fera exploser dans une rame.
Initialement, les deux attentats sont traités séparément. Des magistrats flamands à Zaventem pour l'aéroport et une équipe, dirigée par Mme Somers au RAC, le quartier général de la police fédérale, pour Maalbeek. "Heureusement que nous avions notre groupe WhatsApp (NdlR encore peu courant en 2016), car le réseau GSM ne fonctionnait plus".
Très vite, l'enquête permet des percées. Le taximan qui a conduit les terroristes à Zaventem se manifeste. Les images de la Stib permettent de repérer un homme au comportement bizarre avec un gros sac dans le métro. C'est le kamikaze.
"On ne va pas continuer à s'excuser d'être molenbeekois"Descentes à Maalbeek et Zaventem
En soirée, une fois que les lieux sont sécurisés, elle descend avec les juges d'instruction à la station Maalbeek. "On voyait les boulons partout. Du sang partout. Les odeurs. J'ai toujours en tête un ou deux téléphones qui sonnaient. Une poussette d'enfant était sur les rails. Je pense que la tête de Khalid El Bakraoui était toujours là, à côté de la poubelle", dit-elle, la voix marquée par l'émotion.
Mme Somers, qui a déjà accompagné des troupes belges en Afghanistan, a retenu l'expression employée par une policière qui a témoigné en assises pour décrire la manière d'appréhender une telle situation : apnée émotionnelle. "Je m'étais préparée à descendre sur une scène de guerre. J'avais retenu les leçons de mes collègues espagnols et français. J'y allais pour le travail. Que faut-il repérer ? Comment va-t-on travailler ? Comment lancer les enquêtes ?"
Deux ou trois jours plus tard, lorsqu'elle reprend la direction au niveau du parquet fédéral des deux enquêtes qui sont jointes, elle descend aussi à Zaventem. "Par rapport à ce que mes collègues ont vu le premier jour, j'étais un peu préservée. Mais tout était encore mouillé au sol. Les endroits où les bombes avaient explosé étaient clairement identifiables. Un endroit m'est resté en tête. C'est celui où Ibrahim El Bakraoui a déclenché sa bombe : à côté d'une petite plaine de jeux pour les enfants".
Après les bombes, les factures : la double peine des victimes du 22 mars"Cette nécessité de tuer n'importe qui, n'importe où, en mettant des clous, des boulons, c'est effroyable". Elle est admirative des médecins qui ont dû gérer les interventions sur place et ont dû classer les blessés en fonction de l'urgence.
Cette nécessité de tuer n'importe qui, n'importe où, en mettant des clous, des boulons, c'est effroyable.
Le 31 mars 2016, c'est le premier contact avec Salah Abdeslam. Paule Somers se rend au quartier de haute sécurité de la prison de Bruges pour lui signifier, en présence de son avocat, le mandat d'arrêt européen décerné par la France. Salah Abdeslam, qui doit aussi signer pour indiquer qu'il accepte sa remise à la France, avait refusé de se rendre à Bruxelles en chambre du conseil. "La procédure était nouvelle. Il ne fallait pas se tromper. Savoir qu'il avait participé aux attentats de Paris, qu'il en était sorti vivant et qu'il restait dans la revendication et le mutisme, c'était impressionnant. En plus, en tant que femme, je n'existais pas vraiment pour lui."
Pas de contact avec les victimes
Tout au long de l'enquête, Mme Somers n'a pas rencontré les victimes avant le procès. Ce sont des collègues du parquet fédéral qui l'on fait. "Je n'aurais pas pu mener ce dossier si j'avais dû rencontrer les victimes dès le début. C'était un instinct de protection pour pouvoir réfléchir objectivement, sans porter sur les épaules les drames des victimes."
Les images montrent qu'un troisième terroriste a fui après avoir abandonné son sac dans l'aérogare à Zaventem. Il apparaît également qu'un homme, qui a accompagné le kamikaze à l'entrée du métro Pétillon avec le même sac, a fait demi-tour. Deux terroristes, dont un avec des explosifs, courent donc toujours. Ce qui rajoute à la pression. Ils seront arrêtés le 8 avril.
Je n'aurais pas pu mener ce dossier si j'avais dû rencontrer les victimes dès le début. C'était un instinct de protection pour pouvoir réfléchir objectivement, sans porter sur les épaules les drames des victimes.
"Le deuxième a expliqué qu'il avait versé l'explosif TATP dans les toilettes de sa planque. On a dû faire appel à des experts pour confirmer que c'était possible. Il aurait pu faire sauter tout l'immeuble."
Tous les terroristes qui comparaîtront en assises sont arrêtés. Mais on ne le sait bien sûr pas encore. Des inconnues subsistent : y a-t-il d'autres cellules prêtes à prendre la relève ? Où sont les armes avec laquelle certains des terroristes ont posé ? Celles-ci n'ont jamais été retrouvées…
Il y a heureusement l'ordinateur des terroristes retrouvé dans une poubelle à Schaerbeek intact. "Une mine d'or. Il fallait retisser la toile autour de cette base qu'on avait et qui permet de remonter vers la Syrie et vers Oussama Atar."
10 ans après les attentats de Bruxelles - Les attentats de Bruxelles au cœur de la 22e journée européenne des victimes du terrorismeUne vie "en cage"
Mme Somers est évidemment déchargée des autres dossiers terrorisme : "J'ai un peu vécu 'en cage' pendant sept ans en ne voyant plus que cela. La tâche était énorme." Elle sera assistée d'une collègue, Sabrina Noël, aujourd'hui nommée à la cour de cassation. Son collègue Bernard Michel l'épaulera au procès d'assises au siège du ministère public.
Il n'y a pas eu de protection rapprochée en cours d'enquête. Il y avait toutefois des voitures de police qui patrouillaient régulièrement près du domicile de la magistrate. Des numéros de téléphone permettaient d'obtenir une aide d'urgence. Des policiers, venus à son domicile, ont donné des conseils de sécurisation.
Le procès des attentats de Paris s'est ouvert en septembre 2021, un an avant le procès de Bruxelles avec, en partie du moins, les mêmes accusés. "On avait d'excellents contacts avec nos collègues parisiens. Certains sont devenus des amis. Nous avons suivi tout le procès là-bas, à Paris. Nous échangions des WhatsApp avec eux quand ils étaient à l'audience. Nous voulions voir comment les accusés se défendaient."
Pour préparer le dossier d'assises à Bruxelles, elle a lu le dossier dans son entièreté : "De A à Z. Si je n'avais pas tout lu, j'aurais pu passer à côté de quelque chose de fondamental. Les enjeux sont trop importants, que ce soit vis-à-vis des victimes ou des accusés."
10 ans après les attentats de Bruxelles - "Dans une situation comme celle-là, on se met en pilote automatique"Une brique de 486 pages
Elle a rédigé l'acte d'accusation, un document, lu en début de procès d'assises qui présente le dossier d'une manière objective. Une brique de 486 pages. Un travail colossal. "Il faut peser tous les mots. Parler de 'restes humains', n'est-ce pas trop choquant pour les victimes ? Il y a l'impartialité, maître-mot d'un acte d'accusation. Il faut énoncer les faits de la cause, à charge et à décharge. Il faut poser le contexte. L'acte doit être compréhensible par tout le monde. Je ne voulais pas non plus qu'on assimile tous les musulmans à des terroristes."
C'est impressionnant de voir comme l'être humain réagit de manière différente à partir d'une situation qui paraît identique. Et l'on se dit : 'Si j'avais vécu cela, comment aurai-je réagi ?'"
Le procès s'ouvre en septembre 2022. Mme Somers est au ministère public : "Je voyais mon rôle à l'audience comme participant au rétablissement de la paix sociale après des faits aussi graves." Elle le confirme : "Oui, c'est un aboutissement. Mais une épreuve aussi. C'est la première fois que je suis confrontée aux victimes. C'est très dur. Voir des personnes qui continuent à souffrir. D'autres qui rebondissent. Des personnes révoltées. Ou en colère. D'autres qui resteront blessées à vie. Des victimes qui pardonnent. C'est impressionnant de voir comme l'être humain réagit de manière différente à partir d'une situation qui paraît identique. Et l'on se dit : 'Si j'avais vécu cela, comment aurai-je réagi ?'."
À l'issue du procès des attentats, qui s'est terminé en septembre 2023, Mme Somers a quitté la section terrorisme du parquet fédéral pour rejoindre la section droit international humanitaire, qui traite notamment les dossiers de crime de guerre.
"Passer à autre chose"
"Je devais passer à autre chose. Quand on traite des dossiers de terrorisme, on doit réagir immédiatement. Le stress ne doit pas nous empêcher de réfléchir et d'agir. Les conséquences sont trop graves. On ne peut rater une étape. Si l'on n'est plus capable de faire face à ce stress, il faut lâcher. J'étais épuisée physiquement et moralement. Il fallait que je tourne la page."
Le Service Pensions présente ses excuses à certaines victimes des attentats de Bruxelles: "Cela a engendré une inquiétude inutile"Elle avait déjà connu par le passé le besoin de changer radicalement de matière. Au parquet général de Liège, avant de rejoindre le parquet fédéral, Mme Somers traitait les dossiers de mœurs. "À un moment, j'ai lâché. Je rêvais des mœurs pendant la nuit. Je n'osais plus laisser mes enfants traverser la rue."
Et Mme Somers s'est épanouie dans ses nouveaux dossiers de droit international humanitaire. À tel point que, au moment de partir à la retraite en janvier dernier, elle a décidé de conserver certains dossiers pour poursuivre son travail à temps partiel.
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