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ENTRETIEN - Alors que la guerre embrase le Moyen-Orient depuis le 28 février, le journaliste de la chaîne info a couvert en direct cette actualité depuis Tel-Aviv.
Reporter de guerre, le métier est risqué. Aller au contact des personnes en zone de conflit est pourtant nécessaire afin de mesurer et relater la réalité de leur situation. Au Proche comme au Moyen Orient, où les guerres sont nombreuses depuis la deuxième moitié du XXe siècle, il est très compliqué de décrypter les conflits, y compris pour les habitants de cette région du monde.
C’est pourtant la mission que s’est donnée Igor Sahiri, envoyé spécial pour BFMTV depuis treize ans. Après avoir effectué de nombreuses missions en Israël, mais également quelques-unes à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, en Syrie et dans bien d’autres pays encore, le journaliste est retourné en Israël afin de couvrir les récents événements. Notamment, la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei le 28 février dernier, par une attaque conjointe israélienne et américaine. Le grand reporter est arrivé à Tel-Aviv une semaine plus tôt, le 21 février, en compagnie de la journaliste reporter d’images (JRI) Philippine David. Aujourd’hui rentré en France, nous l’avons joint pour nous entretenir avec lui.
TV MAGAZINE. - Vous êtes beaucoup parti au Proche Orient, pourquoi cette région particulièrement ?
Igor SAHIRI. - Parce que c’est complexe. J’ai eu une révélation le 7 octobre. Je suis arrivé le 8 octobre en Israël et j’y suis retourné de nombreuses fois ensuite. J’étais au plus près d’une tragédie que j’ai pu percevoir dans une moindre mesure les années précédentes, dans les bouquins, dans les documentaires, dans mon parcours scolaire. Là, je la vivais. Petit à petit, j’ai pu sympathiser avec beaucoup d’Israéliens, avec des Palestiniens, que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie. J’ai pu constater de mes yeux cette situation impossible et insoluble. Quand j’ai vu l’impact que ça a eu dans le reste du monde, l’impact des réseaux sociaux et des fake news autour de ce sujet aussi clivant, je me suis dit que j’avais envie de me l’approprier et de comprendre pourquoi ça provoquait autant de haine de part et d’autre sur un si petit territoire du monde.
Qu’est-ce qui a motivé cette dernière mission à Tel-Aviv ?
J’y suis allé une première fois début février, avec une autre collègue JRI, parce qu’il était déjà question d’une attaque américaine sur l’Iran. Je suis resté dix jours sans qu’il y ait de frappe, mais ça m’a permis de me rapprocher un petit peu plus de sources qui comptent. Deux jours avant le week-end du 21 février, mes sources m’ont suggéré de revenir, parce qu’à ce moment-là, ça semblait imminent. Nous sommes partis par anticipation pour une raison : une fois que les frappes démarrent, c’est matériellement impossible d’atterrir en Israël puisque l’espace aérien ferme. Le mercredi, nous sommes censés rentrer parce que nous avions pris un billet retour au cas où il ne se passerait rien. Mais je continue de maintenir que c’est quand même imminent. Arrive la nuit du vendredi au samedi. Je dors mal. Je me dis : «Est-ce que c’est la bonne ou pas ?». À huit heures et quart, les sirènes d’alarme retentissent dans le ciel de Tel-Aviv. Mon premier réflexe, c’est d’envoyer un mail à ma rédaction : « URGENT, alerte en Israël ».
Qu’est-ce qui vous inspire en Israël ?
Je commence à maîtriser un peu plus la région et ça me fascine toujours autant. Il y a encore plein de choses que je n’arrive pas à comprendre, mais j’avais besoin d’incarner la nuance pour BFMTV. J’avais envie de donner des clés de compréhension pour arrêter de dire : «Eux, ce sont les ennemis, et eux, ce sont ceux qu’il faut soutenir». C’est beaucoup plus compliqué que ça. Je n’arrive toujours pas à comprendre correctement. Même les Israéliens ont du mal à se comprendre eux-mêmes. Je pense que les élections législatives, les prochaines, vont être déterminantes pour l’avenir d’Israël. C’est une société qui vit quelque chose de très compliqué depuis deux ans et demi et qui se cherche encore. Gaza a radicalisé tout le monde. Ils savent qu’on est très loin de s’approcher de la paix. Malgré ce que peuvent dire Benyamin Nétanyahou et Donald Trump, on est encore très loin de la paix. Il y a beaucoup de difficultés à trouver un terrain d’entente et à trouver des représentants qui veulent la paix. J’entends tout le temps : «Comment on va faire ? Quel avenir on va donner à nos enfants dans cette région du monde ?».
Durant vos reportages, avez-vous l’occasion de vous mêler aux populations locales ?
Bien sûr. Mon job, en réalité, c’est de raconter au plus près ce qui se passe en Israël. Ça passe par des discussions, par des échanges permanents avec les Israéliens. Typiquement, dans mon hôtel, je discute tous les jours avec les responsables, les clients, les voisins qui viennent s’y réfugier pendant les alertes. Ça me permettait de raconter au plus près cette résilience israélienne, cette acceptation de la guerre. Psychologiquement, c’est épuisant parce qu’avec douze alertes par jour, on ne peut pas faire grand-chose. Avec Philippine, nous avions un pantalon, un T-shirt, un pull, une bouteille d’eau et nos téléphones tout près de nous dans notre chambre d’hôtel pour les mettre et les utiliser dès qu’on devait descendre dans un abri. Pour les Israéliens, c’est pareil. Un abri, ça rapproche paradoxalement. Nous sommes tous ensemble, donc nous discutons. Et les Israéliens sont très bavards sur les sujets politiques.
Peut-on vivre normalement en zone de guerre ?
Oui. C’est ce que j’ai appris au fur et à mesure de mes missions. Les Israéliens ne s’arrêtent pas de vivre. La première fois que je suis arrivé en Israël, quelqu’un m’a dit : « On vit nos jours comme les derniers parce que, potentiellement, il peut se passer un truc ». C’est valable pour les Gazaouis, les Palestiniens. C’est valable aussi dans une certaine mesure pour les Libanais. Pourim, qui est une fête juive, est arrivée deux jours après le début de la guerre. C’est le carnaval en Israël. Normalement, les rues sont pleines, les gens sont déguisés, ils font la fête du matin au soir. Là, il n’y avait personne dans les rues, mais ils ne se sont pas empêchés de faire la fête dans les abris ou dans les abris collectifs de parking. Il y a même des gens qui se sont mariés dans un parking.
Avez-vous déjà craint pour votre vie ?
J’aime aller dans des zones de conflit parce que, d’un point de vue personnel et intime, c’est comme ça que je me sens utile. C’est important d’être au plus près pour raconter ce qui s’y passe. Il faut en avoir envie parce qu’il y a un risque. Quand on va dans ces zones-là, on se prépare un peu. À chaque fois qu’on part ou presque, il y a ce qu’on appelle une formation sécu : avec ma collègue, nous sommes formés avec une secouriste professionnelle qui nous rappelle sans cesse comment on fait un garrot, quels types de premiers soins on opère selon la blessure, selon l’endroit du corps, si c’est par balle, si c’est un éclat d’obus... etc. Ensuite, je passe beaucoup de coups de fil avant avec mon fixeur pour savoir ce qu’il est possible de faire, comment il voit la situation pour tel sujet, qui on va aller voir... On préétablit un plan. Je ne suis pas un pied nickelé : ce n’est pas le danger particulièrement qui m’excite. C’est d’aller au plus près des gens qui sont en danger. Ce n’est pas pareil. Il y en a qui n’ont peur de rien. Moi, j’ai peur. C’est là que le danger est proche.


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