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En 2020, lorsqu’elle a entrepris son troisième projet de long-métrage, Sophie Bédard Marcotte avait une idée en tête : celle de tourner sa caméra vers son voisin, le dramaturge Gabriel Charlebois-Plante, et de documenter la conception de son prochain spectacle, inspiré par le mythe de Sisyphe. Se relevant avec peine d’une déception amoureuse, perdue vis-à-vis de la direction à donner à sa vie, la cinéaste souhaitait se détacher de ses œuvres précédentes, Claire l’hiver (2018) et L. A. Tea Time (2019), dans lesquelles elle réfléchissait au processus de création à partir de sa propre perspective.
Cette fois, avec J’ai perdu de vue le paysage, elle se camperait résolument derrière la caméra, pour observer les explorations de son sujet, le filmer « librement, sans entretenir d’attentes précises, et en se laissant porter par sa démarche », acceptant l’incompréhension et les doutes desquels émerge souvent, si tant est que l’on cultive la patience, le sens.
Inspirée par le mythe de Sisyphe, dans lequel le fondateur mythique de Corinthe est condamné à un châtiment consistant à pousser une pierre au sommet d’une montagne avant qu’elle ne retombe invariablement — et ainsi voué à la répétition et à l’échec perpétuels —, Sophie Bédard Marcotte arrime sa démarche exploratoire à celle de Gabriel Charlebois-Plante, jetant un œil à la fois lucide et irrévérencieux sur l’apparente absurdité de la recherche artistique, et sur les tensions et les contradictions qui lui sont inhérentes.
À 16 reprises, comme Sisyphe, qui reprend machinalement son œuvre, la réalisatrice tente de créer le film qu’elle a en tête, traînant son comparse dans toutes sortes d’aventures susceptibles d’attiser leur créativité. Ensemble, ils taillent des pierres tombales, gravissent des volcans en Islande, rampent dans les interstices sinueux d’une grotte à Saint-Casimir de Portneuf, consultent les cartomanciennes de leur coopérative d’habitation montréalaise.
Alors que le spectacle de Gabriel s’éloigne de plus en plus de sa vision de départ, le film se transforme aussi, devenant partie prenante des mutations qui bouleversent tant les œuvres que leurs créateurs, bousculés et projetés par les aléas et les élans de la vie, de la pandémie de COVID-19 aux débilitantes demandes de subvention, en passant par la naissance d’une idylle.
En interrogeant la pertinence de deux œuvres si différentes de leur intention d’origine, Sophie Bédard Marcotte en souligne au contraire toute la force, démontrant par son regard ironique et clairvoyant les manières dont la vie et l’art sont imbriqués, notamment par leur sensibilité aux imprévus et par leur nature incontrôlable.
Faisant preuve d’un instinct comique indéniable, la documentariste se sert, tant sur le plan du scénario que de l’image, de la tension constante émergeant entre son besoin de contrôle et de finition et son intention de se laisser porter par les événements. Sa caméra, volontairement hésitante, parfois même maladroite, est installée en retrait, souvent à l’épaule, mais presque immobile, comme campée dans un refus de voir les choses évoluer, alors que la direction à prendre semble si peu claire.
Véritable pépite d’intelligence et de candeur, J’ai perdu de vue le paysage doit aussi beaucoup au charisme et à la bonhomie de son protagoniste, le fascinant Gabriel Charlebois-Plante, ainsi qu’au méticuleux travail de montage de Myriam Magassouba, qui assure rythme et cohérence à l’ensemble. À voir !


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