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J'ai lu l'autobiographie de Jean-Pierre Mader et j'ai pris une leçon d'humilité

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La moquerie est une activité facile. On ricane, on pointe du doigt, on se met à plusieurs pour se gausser de l'individu qu'on trouve grotesque, ridicule, à côté de la plaque. C'est une pratique fédératrice, qui peut facilement mener au harcèlement. Nous devrions l'utiliser uniquement pour railler les puissants, mais c'est souvent tout le contraire qui se produit: elle est avant tout employée pour enfoncer sous l'eau la tête des personnes qui sont déjà en train de se noyer.

Il est toujours tentant de tirer sur l'ambulance. Je dois bien reconnaître que lorsque je fouille dans les bacs à 2 euros de mes bouquinistes fétiches, c'est en grande partie ce sentiment qui m'anime. Repoussant avec dédain un livre consacré à une personnalité considérée comme un modèle de réussite, je me rue en revanche sur cet autre ouvrage dont le sujet ou l'auteur me semble infiniment moins respectable. La plupart du temps, le contenu me donne raison; mais parfois, je regrette d'avoir été avant tout animé par l'envie de me moquer.

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Inattaquable

Je ne m'y attendais pas, mais l'autobiographie de Jean-Pierre Mader fait partie de ces exceptions. Son titre aurait peut-être dû me mettre la puce à l'oreille: choisir On connaît ma chanson, pour un artiste dont un seul titre est réellement passé à la postérité, n'est-ce pas la preuve d'une infinie humilité et d'une autodérision certaine? Il ne m'a finalement fallu que quelques chapitres pour réaliser que j'avais effectivement fait fausse route en imaginant une lecture moqueuse: je tenais là les confessions d'un artisan de l'industrie musicale, amoureux de son art et conscient de son statut.

Pour celles et ceux qui n'auraient ni connu les années 1980 ni été invités à des mariages dans les années 1990, il est sans doute nécessaire de rappeler qui est Jean-Pierre Mader. Désormais membre de l'écurie «Stars 80», le chanteur est avant tout resté dans certaines mémoires pour le titre «Macumba», véritable tube de l'année 1985, dont le refrain est le suivant:

«Macumba, Macumba
Elle danse tous les soirs
Pour les dockers du port
Qui ne pensent qu'à boire
Macumba, Macumba
Elle danse tous les soirs
Pour des marins largués
Qui cherchent la bagarre»

Dès la préface, Didier Varrod (directeur musical des antennes de Radio France), lève une ambiguïté qui a alimenté tant de débats chez les fans de variété française. Macumba, c'est qui, c'est quoi? Le nom d'une discothèque (en France, vingt-trois boîtes de nuit ont effectivement porté ce nom, jusqu'à la fermeture de la toute dernière en 2025)? Ou le prénom de l'héroïne du morceau?

Dès la deuxième page, la réponse –dont on se doute bien qu'elle a été validée par l'auteur– nous est définitivement fournie: la chanson «ne raconte en rien la flamboyance clinquante et kitsch de ces supermarchés de la discothèque qui ont fait la gloire des années 1980. Macumba est le surnom d'une naufragée clandestine arrivée sans bagage dans les cales d'un cargo.»

La précision est importante: elle permet de situer Jean-Pierre Mader sur l'échiquier de la variété française, lui qui ne cessera d'aborder des sujets politiques dans ses morceaux –là où des thématiques plus simplistes auraient sans doute été payantes. Un autre tube –un peu oublié, celui-là– intitulé «Disparue» évoque par exemple «la disparition de Marie-Anne Erize pendant la dictature militaire en Argentine, enlevée par des hommes en Ford Falcon, cette voiture associée aux escadrons de la mort argentins».

L'humilité faite livre

Dès ses premiers mots, Jean-Pierre Mader se révèle accessible, sympathique, conscient de son statut. L'introduction s'intitule «Tu crois que ça va intéresser quelqu'un?», question qui semble l'avoir turlupiné au moment où le projet du livre se dessinait. Voilà quelqu'un qui a conscience que les mémoires d'un chanteur au succès relativement éphémère ont toutes les chances de ne pas passionner grand monde. C'est justement cela qui fera la réussite du livre.

Oui, réussite. Car On connaît ma chanson est une lecture tout à fait agréable, radiographie d'une époque, autoportrait d'un vrai mélomane et témoignage d'une star éphémère parfaitement consciente de son statut. La réussite du livre doit beaucoup à sa construction, symbole de la personnalité du chanteur: c'est une succession de chapitres de trois à cinq pages, chroniques efficaces et instantanés bien senties. Jean-Pierre Mader, c'est le type qui te raconte sa vie sans t'imposer un tunnel de «moi je» ou des digressions inutiles. Au sein de cette série estivale, c'est suffisamment rare pour être signalé.

Comme on n'est jamais content, on aurait presque envie de pousser l'artiste à se montrer un peu moins modeste, lui qui déroule la création et le succès des chansons «Disparue» et «Macumba» comme si tout cela était anodin. À eux quatre, les singles de l'album Microclimats (1985), dont font aussi partie «Un pied devant l'autre» et «Jalousie» (titres dont seuls les maderophiles pur jus se souviennent), se sont tout de même vendus à 2,5 millions d'exemplaires… Jean-Pierre aurait le droit de se pavaner un minimum.

Mais non: là où Julien Lepers consacre la moitié de son livre aux quelques heures qui l'ont mené chez France Travail, Jean-Pierre Mader ne dit que quelques mots de la conception de ses tubes (vous apprendrez qu'il compose d'abord sur sa basse) et de leurs succès. Une quarantaine de versions étrangères de «Macumba» ont vu le jour, rien que ça, mais toujours pas de démonstration d'orgueil: «J'ai même eu la chance de l'entendre vingt ans plus tard lors d'un voyage à Buenos Aires», écrit par exemple J.P. à propos de la version hispanophone.

Au prix d'une honnêteté folle, la partie intitulée «Le succès» (25 pages) cédera vite la place à la suivante, «L'ombre» (45 pages). A-t-on déjà vu ce degré de recul dans une autobiographie à 2 euros? Entre autres émerveillements, le chanteur prend le temps de dire l'émotion qui fut la sienne lorsqu'il assista à l'enregistrement de «Né quelque part», morceau emblématique qui allait relancer la carrière de Maxime Le Forestier. Il est comme ça, Jean-Pierre: il partage avec générosité, sans aucune envie de tirer la couverture à lui.

De page en page se dessine un modèle de respectabilité, qui ne cherche cependant pas à être lisse: au gré de quelques considérations sur le couple («Je ne veux pas contredire Beigbeder, mais pour moi, l'amour démarre au bout de trois ans»), il nous apprend que le secret du sien est l'absence totale de jalousie et le fait que chacun des partenaires ait son jardin secret –au lectorat d'interpréter ces mots comme il l'entend. Ceci étant posé, Jean-Pierre Mader reprend son bonhomme de chemin et explique sans amertume à quoi ressemble la vie après le succès.

«Au mitan des années 1990, la nécessité de passer à autre chose et de me réinventer était devenue pressante», raconte-t-il pour expliquer que son dernier album en tant qu'interprète date de 1993. Jean-Pierre Mader devient réalisateur et producteur, façon de continuer à évoluer dans le milieu musical sans pour autant se focaliser sur une carrière solo qui ne fonctionne guère plus. Ute Lemper, Philippe Léotard, Bernard Lavilliers, Zebda: les collaborations diverses et variées vont bon train, toujours sous le signe de la création et de la joie d'être là.

«Stars 80», une leçon de vie

«Les gens à la mode passent de mode», résume tout simplement Jean-Pierre Mader à propos de sa trajectoire d'étoile filante. La dernière partie d'On connaît ma chanson, consacrée aux tournées «Stars 80», est à l'image de ce qui précède: pleine de recul et de sourires. Relatant sans amertume des années 2000 au cours desquelles «le téléphone ne sonnait plus» et où «la vraie recette des pâtes à la carbonara sans crème fraîche n'avait plus de secret pour [lui]» (un authentique lecteur de Slate!), l'artiste décrit la suite avec logique et discernement.

Ses principales chansons «ont été démodées pendant un temps, ce qui est normal, (…) puis, avec le temps, elles sont devenues des bangers, comme disent les jeunes». Après une période consacrée à interpréter «Foule sentimentale» en duo avec Rose Laurens («Africa») sur les étapes du Tour de France féminin, Jean-Pierre Mader se lance avec d'autres dans cette grande aventure consistant à arpenter la France (puis d'autres contrées) à la rencontre d'un public nostalgique des tubes des années 1980 et de leurs interprètes.

Lui qui n'avait pas chanté depuis une dizaine d'années reprend le micro avec plaisir, subit les canulars douteux avec le sourire (jour après jour, le manager appelait les hôtels de la tournée pour annoncer que Jean-Pierre Mader était très malade donc incontinent) et trouve même le moyen de devenir la meilleure version de lui-même: «Je suis devenu plus cool et plus tolérant, et surtout plus empathique envers tous les gens qui m'entourent, conscient de cette nouvelle chance unique.»

Même sur le plan vocal, le chanteur accepte de repartir du bas de l'échelle. «Quand j'ai débuté la tournée, je chantais hyper mal, je forçais ma voix et j'ai été aphone une fois sur deux.» Après une série de séances de travail dirigées par une orthophoniste de Toulouse, sa ville de naissance, «Macumba» et «Disparue» sonnent enfin comme il le faudrait. «On apprend toujours, surtout de ses échecs»: tel est le bilan dressé par Jean-Pierre Mader, qui estime en conclusion devoir sa carrière à «une petite guitare, un stylo, un bout de papier, un peu de talent et surtout beaucoup de chance». Ce livre aura été doux et touchant du début à la fin.

Pour cette série d'été, on a lu pour vous des autobiographies de stars plus ou moins oubliées, dénichées au fond des bacs à 2 euros des bouquineries. Une plongée dans le service après-vente des célébrités, où l'ego déborde parfois plus que le talent, mais toujours avec un certain charme.

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