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"J’ai bien essayé de prendre des hommes dans mon cabinet, mais je ne me sentais pas à l’aise"

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Pimpante, Julia passe saluer plusieurs clients attablés dans ce restaurant de Watermael-Boitsfort, sirotant leur café, avant de nous rejoindre. Elle connaît presque tout le monde. Il faut dire qu'elle est en terrain connu. Cette septuagénaire, qui a fêté son anniversaire la veille de notre rencontre, tient son salon d'esthétique à deux pas de la place Keym depuis plus de vingt ans. Toujours souriante, elle affirme s'être constitué une clientèle très fidèle.

Peu de nouvelles clientes

"J'ai rencontré ma plus ancienne cliente il y a deux décennies. Elle est arrivée en urgence pour poser des ongles en gel, car elle partait en vacances le lendemain. J'ai pensé à elle tous les jours. J'étais assez nerveuse que ses ongles ne tiennent pas tout son séjour. Tu sais, les ongles sont mis à rude épreuve pendant les voyages : crèmes hydratantes et solaires, soleil, sable, eau de mer… raconte-t-elle. Mais ma cliente est venue me voir le jour de son retour pour me remercier. Ses ongles avaient bien tenu ! Et depuis, elle ne m'a jamais été infidèle." Récit assez commun pour Julia. La plupart de ses clientes venant chez elle depuis plusieurs années. "Je ne prends que très peu de nouvelles clientes."

"Docteur, si ça m'arrive, qu'est-ce qu'on peut faire ?"
guillement

J'ai bien essayé de prendre des hommes dans mon cabinet, mais je ne me sentais pas à l'aise."

Quand Julia est arrivé en Belgique, elle voulait mettre à profit ses études de chimie – à l'Université de Bucarest – pour exercer un emploi de service. Elle a donc suivi une formation de stylisme ongulaire, le Nail art. "Je me sens incapable de passer mes journées devant des éprouvettes en laboratoire, j'ai besoin de contact humain." Sa clientèle ne se conjugue aujourd'hui qu'au féminin. "J'ai bien essayé de prendre des hommes dans mon cabinet, mais je ne me sentais pas à l'aise". Elle mime alors le contact déplacé qu'a eu son unique client masculin avec elle, pressant sa main alors qu'elle limait ses ongles. "Je lui ai directement dit de se lever et que le rendez-vous était annulé."

"Et puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide"

Encaisser et ne rien laisser voir

Julia est devenue, au fil du temps, une oreille attentive pour sa clientèle qui lui partage ses bons et mauvais moments de vie. "Toutes ces femmes m'expliquent ce qu'elles vivent : les mariages, achats de maison, défis sportifs, adultères, problème de couple ou encore grossesses." Très émue, elle partage avec nous le récit d'une de ses clientes régulière – depuis dix ans – qui a récemment décidé de la balayer de sa vie.

guillement

Le risque et le bonheur de travailler avec un être humain, c'est qu'il faut encaisser les malheurs des autres et, l'instant d'après, redevenir solaire pour partager du positif avec le client suivant. Ce switch permanent est fatigant."

"J'ai écrit sur Facebook un post par rapport à l'affaire de Patrick Bruel (accusé de multiples agressions sexuelles, NdlR). Ma cliente, avec qui j'ai partagé des moments privés, a alors annulé tous ses rendez-vous. Elle n'était pas d'accord avec ce que j'avais écrit. Je l'ai croisée il y a quelques semaines dans la galerie (où se situe son salon, NldR) et elle a fait demi-tour en me voyant. Cela m'a profondément attristée." La gorge nouée, elle s'arrête alors de parler, avale une gorgée de café avant de poursuivre : "Le risque et le bonheur de travailler avec un être humain, c'est qu'il faut encaisser les malheurs des autres et, l'instant d'après, redevenir solaire pour partager du positif avec le client suivant. Ce switch permanent est fatigant. Cela peut faire souffrir. Mais je ne pourrais pas faire autre chose de ma vie."

"On a offert à certains patients des fins de vie aux côtés de leurs proches via WhatsApp": les écrans au service de la santé des seniors?

"J'ai besoin du contact"

Des nombreux récits qu'elle a pu entendre de ses clientes, Julia tire un portrait très engagé de la gent féminine. "Les femmes sont battantes, ambitieuses, pleines de projets. Mes clientes me partagent leurs plans de vie mais aussi leurs peines. Je les trouve incroyablement courageuses. Elles me partagent des choses qu'elles cachent aux autres, afin de ne pas susciter de pitié. Je pense à une cliente assez âgée qui est malade, mais qui veut terminer sa vie en toute dignité et le cache donc à sa famille. J'ai également beaucoup soutenu une personne dont l'époux a demandé d'être euthanasié".

Elle l'admet, il lui arrive de rentrer chez elle après une journée de travail lessivée par les récits qu'elle a pu entendre. "Je me demande parfois s'il me reste de l'énergie pour moi-même". Pour autant, cette septuagénaire ne compte pas arrêter son activité. "J'aime cela. J'ai besoin d'être en contact avec les autres, d'avoir un agenda, des objectifs dans ma vie. Mon bail expirera bientôt pour la location de mon salon. Mais je peux déjà te dire que je le prolongerai."

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