Alors que le bras de fer avec l’Union européenne – qui paralyse le secteur depuis 20 ans – pourrait bientôt toucher à sa fin, Ahmed Khaladi, vice-président de la Société hydrotechnique de France (SHF) et ancien ingénieur expert à la Compagnie nationale du Rhône (CNR), revient sur les enjeux stratégiques des barrages hydroélectriques en France, les risques de 20 ans d’immobilisme et les investissements attendus.

Propos recueillis par Martin Rigaud-Pezzoni - Aujourd'hui à 08:00 - Temps de lecture :

La Savoie et l’Isère sont les deux départements avec le plus de puissance hydraulique installée. Elles comptabilisent 32 % de la puissance totale installée en France. Ici le barrage de Monteynard à Treffort (Isère). Photo EBRA/Le DL/Jean-Baptiste Bornier La Savoie et l’Isère sont les deux départements avec le plus de puissance hydraulique installée. Elles comptabilisent 32 % de la puissance totale installée en France. Ici le barrage de Monteynard à Treffort (Isère). Photo EBRA/Le DL/Jean-Baptiste Bornier
En quoi l’hydroélectricité est-elle un pilier du modèle énergétique français ?

« Elle est absolument centrale, car elle assure la flexibilité et donc l’équilibre du réseau électrique. Le photovoltaïque et l’éolien dépendent de l’ensoleillement et de l’intensité du vent. Le nucléaire, lui, manque de réactivité et a surtout besoin de l’hydraulique pour le refroidissement ou le redémarrage de ses centrales en cas de black-out. Tout est intriqué. Et puis les barrages dépassent le cadre de la seule production hydroélectrique, ils sont également un outil de la gestion du multi-usage de cette ressource rare qu’est l’eau. Ils permettent de prévenir les risques d’inondations, de soutenir les débits en période d’étiage – de plus en plus fréquente l’été avec le changement climatique. Mais aussi pour l’eau potable, l’irrigation, la sécurité des populations, etc. C’est une pierre angulaire de la sécurité environnementale. »

Était-il donc crucial que les barrages restent dans le giron de l’État ?

« Il ne fallait surtout pas que ce bien essentiel tombe entre les mains d’acteurs privés [l’Union européenne poussait pour une ouverture à la concurrence des concessions et la fin du quasi monopole d’EDF, NDLR]. Ils auraient eu d’autres intérêts, notamment des logiques financières, que celui de la nation. Il y a une quinzaine d’années, lorsque Jean-Louis Borloo défendait l’ouverture des concessions à la concurrence, plusieurs grands groupes européens de l’hydroélectricité — comme le norvégien Statkraft — s’étaient implantés à Grenoble ou à Lyon, espérant récupérer une part du gâteau. La plupart ont depuis plié bagage. Un long travail de pédagogie a permis de faire prendre conscience aux décideurs qu’une ouverture à la concurrence aurait représenté une perte colossale pour la France. »

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« Renouveler les machines permettrait de faire des gains de près de 20 % »

Les précontentieux de Bruxelles freinaient fortement les investissements des exploitants. Au point de créer des risques concrets  ?

« Depuis une dizaine d’années, les exploitants gèrent leurs concessions dans une logique transitoire, en attendant une clarification du cadre réglementaire. Résultat : aucun investissement lourd n’a été engagé, alors même que les ouvrages vieillissent et qu’une soixantaine de concessions sont aujourd’hui échues [61 au 31 décembre 2025, NDLR]. Par précaution, certaines machines qui risquent de casser ont été mises à l’arrêt plutôt que remplacées, entraînant des pertes de production. L’entretien courant a bien été assuré, mais cela ne suffit pas à écarter les avaries. Si on tire trop sur la corde, cela entraîne forcément une augmentation des risques. »

À quoi peut-on s’attendre si le blocage européen est levé  ?

« Pour donner une idée, la Compagnie nationale du Rhône (CNR) a investi plus 500 millions d’euros à l’occasion de la prolongation en 2022 des concessions de ses ouvrages de 20 ans (ces dernières relèvent d’un statut législatif spécifique et n’étaient donc pas soumises aux mêmes exigences européennes qu’EDF ou la Shem). On peut donc s’attendre à un investissement dans du neuf, mais surtout dans l’existant. Renouveler les machines permettrait de faire des gains de près de 20 %. »

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