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Le 14 Juillet 2016, David Clares, alors commandant des pompiers de Nice, n‘est pas censé être de service. Il a pourtant cadré l’intervention la plus lourde de leur histoire. Dix ans après l’attentat de la Promenade des Anglais, il livre son témoignage sur l’une des nuits les plus difficiles de sa vie.
Juan Tendero-Tourné - Aujourd'hui à 07:00 - Temps de lecture :
Le 14 juillet 2016, David Clares n‘est pas de permanence. Il s’apprête à regarder le feu d’artifice, chez lui, comme de nombreux Niçois, lorsque son téléphone sonne, à 22 h 40. Au bout du fil, son collègue de garde. « Il m’a dit : “viens tout de suite, un camion a foncé sur la foule, c’est un carnage”. », se souvient l’ancien officier. « J’ai compris très vite ce qui se passait. »
Le choc est brutal, presque irréel. Mais en quelques secondes, l’automatisme du métier reprend le dessus. Très rapidement, il rejoint avec sang-froid, le poste de commandement, établi à quelques mètres de la Promenade des Anglais. Peu de gens le savent, mais le dispositif déployé cette nuit-là avait été pensé des mois plus tôt par le commandant. « En 2015 déjà, on se préparait aux attentats », rappelle-t-il. Au lendemain des attaques du 13-Novembre à Paris, David avait obtenu le feu vert de sa hiérarchie pour rédiger une doctrine opérationnelle départementale. Personne n’imaginait à l’époque que ce document servirait si vite.
Face au carnage, le plan Novi (abréviation de « nombreuses victimes ») est déclenché. Sur toute la Promenade des Anglais, les secours prennent en charge des centaines de blessés. « Une opération énorme, on n’avait jamais connu ça », souffle-t-il. Quelque 460 sapeurs-pompiers sont engagés, tandis que 233 collègues hors service se présentent pour armer les casernes. Et malgré le chaos, tout a fonctionné.
Une blessure silencieuse
Sans l’intervention millimétrée de ses équipes, le décompte des 86 morts aurait pu s’aggraver. « Ce résultat, je n’arrive toujours pas à l’accepter », lâche-t-il, dix ans après. Au petit matin, vers 4 ou 5 heures, les pompiers rentrent chez eux, chacun de leur côté. « On aurait dû rester ensemble », estime-t-il. « On se quitte, et là, la tête commence à tergiverser. On ne peut pas oublier ce qu’on a vécu cette nuit-là. » Une première étape qui le mènera lentement à changer de voie…
Quelques semaines plus tard, on lui confie le retour d’expérience destiné aux services de lÉtat. Pour le rédiger, il doit réécouter en boucle les messages radio de l’intervention. « Je les ai passés une centaine de fois. Je n’y croyais pas », dit-il. Chaque bande le ramène au carnage, minute par minute. Les voix, les ordres, l’urgence résonnent en boucle, jusqu‘à ce que les images ne le lâchent plus, de jour comme de nuit, et aient raison de sa vocation. Il décide alors de démissionner. « Ça a pris trois semaines pour prendre la décision… Un peu plus de six mois pour arrêter complètement. »
Sa dernière garde remonte à mars 2017. Après vingt-sept ans de métier, il tourne le dos à l’uniforme. S’il a longtemps hésité à parler, c’est à cause d’une conviction tenace. « Ce soir-là, nous ne sommes que les intervenants. On n’a pas le droit de se plaindre », martèle-t-il. Les victimes, pour lui, ce sont ceux qu’il a secourus sur « la Prom’ », pas les secouristes. Certains de ses collègues se sont fait aider psychologiquement. Pas lui. Une blessure silencieuse, qu’il porte encore dignement. Avec ceux qui ont vécu la même nuit, le lien n’a jamais rompu : chaque année, à l’heure où tout a basculé, un message circule entre anciens, toujours à la même heure, pour ne pas oublier.
Se reconvertir… Sans oublier les autres
David Clares n’a jamais vraiment quitté l’univers du risque. Après le privé et un passage par la politique, il est aujourd’hui cofondateur de Climate Innov, une société qui développe des logiciels d’analyse des risques environnementaux et d’aide à la décision pour la sécurité civile (feux de forêt, inondations). C’est à ses pairs, ceux qui portent encore la tenue et ceux qui l’endosseront demain, qu’il adresse aujourd’hui un message, dix ans plus tard, avec son nouveau statut.
« Le métier se prépare, c’est une vocation. Il faut toujours se tenir prêt, à chaque instant. Pour ma part, je pense continuer de le faire, à ma manière », insiste-t-il. « J’ai toujours continué de graviter autour de cet univers avec lequel j’ai grandi. Je ne pouvais abandonner simplement l’uniforme. Aujourd’hui, j’essaye encore de faire bouger les lignes, il n’y a rien d’anodin dans ce nouveau choix de vie. »
Si aujourd’hui, David estime être heureux, il reste dans sa mémoire les traumatismes de cette nuit-là. « Ça nous hante depuis dix ans », reconnaît-il, en parlant pour ses anciens collègues autant que de lui-même. Mais pour la première fois, le père de famille laisse entrevoir autre chose qu’un fardeau. « Dix ans, oui, c’est un anniversaire particulier. Mais ça ne reste qu’un chiffre. Le bilan de ce soir-là, lui, ne changera jamais… Je dois pourtant le reconnaître : c’est peut-être le moment de tourner une page. »
Dix ans après, trois jours de commémorations pour les 86 victimes du 14-Juillet
Il était 22 h 34 ce 14-Juillet 2016. Le feu d’artifice venait de s’achever et la foule commençait à se disperser lorsqu’un camion de 19 tonnes s’est engagé sur la Promenade des Anglais. À vive allure, zigzaguant pour viser les groupes de passants, le poids lourd a traversé la marée humaine sur près de deux kilomètres. Son conducteur, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans installé à Nice, sera finalement abattu par les forces de l’ordre. En quelques minutes, la plus célèbre avenue de la Côte d’Azur a basculé dans l’effroi, devenant l’une des scènes les plus meurtries de l’histoire récente du pays. L’attaque, revendiquée par l’organisation État islamique, a coûté la vie à 86 personnes, dont quinze enfants et adolescents, et fait plus de 450 blessés. Il s’agit du deuxième attentat le plus sanglant commis sur le sol français, après les attaques du 13-Novembre 2015 à Paris et Saint-Denis.
Pour cet anniversaire symbolique, la municipalité, désormais dirigée par Éric Ciotti (UDR), élu en mars 2026, a bâti un programme d’une ampleur inédite en étroite collaboration avec les quatre associations de victimes : Promenade des Anges, Mémorial des Anges, Life for Nice et Une voie des enfants. L’hommage s’articule d’abord autour de deux expositions : « Mémoire, miroir de notre humanité », un parcours photographique visible tout le mois sur la promenade du Paillon, pensé comme un témoignage de résilience plutôt que le récit d’un drame, et « Nice, dix ans de mémoire et de résilience », à la Villa Masséna du 3 au 27 juillet.
Les cérémonies débuteront ce dimanche 12 juillet à 9 heures par une marche solennelle ouverte à tous. Le lendemain, lundi 13 juillet à 16 h 30, se tiendra une commémoration interreligieuse réservée aux familles. Elle s’achèvera par un geste fort : l’allumage de 86 bougies au pied du monument dédié aux victimes.
Emmanuel Macron sera présent
Enfin, la journée du mardi 14 juillet débutera dès 9 heures par un défilé militaire place Masséna, lieu centrale de la ville azuréenne. À 18 heures, le président de la République, Emmanuel Macron, présidera la cérémonie mémorielle nationale, qui sera marquée par un passage de la Patrouille de France. Le chef de l‘État, qui n’avait plus assisté aux commémorations niçoises depuis le premier anniversaire en 2017, marque ainsi de sa présence ce dixième anniversaire.
La soirée se poursuivra à 20 h 30 avec un concert de l’Orchestre philharmonique de Nice, suivi à 22 heures d’un spectacle de drones sur la Promenade des Anglais. À 22 h 34 précises, à l’instant même où le camion entamait sa course meurtrière, 86 faisceaux lumineux s‘élèveront vers le ciel, un pour chaque vie fauchée, comme chaque année, depuis la tragédie.
Signe de la gravité de ce dixième anniversaire, un changement historique a été décidé par la ville de Paris. Par devoir de mémoire et en accord avec l'Élysée, le traditionnel feu d’artifice de la tour Eiffel est exceptionnellement avancé du mardi 14 au lundi 13 juillet au soir. Un décalage inédit destiné à laisser toute la place au recueillement et à la solennité des commémorations niçoises le jour de la Fête nationale.


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