Quand on a 20 ans, les espoirs sont en général aussi grands que les idéaux. Les envies d’expérimenter, de comprendre, de trouver son propre chemin foisonnent. Mais pas pour tout le monde.
Pour Inès, par exemple, l’arrivée dans le monde adulte se fait dans la douleur, le désarroi, les vacillements. Entre sa mère lourdement handicapée et son père, avec qui elle vit, Inès est perdue.
C’est sa descente aux enfers que filme Renée Beaulieu (Le garagiste, Les salopes) dans un film cru, qui donne son premier rôle au cinéma à Rosalie Bonenfant, aux côtés de Roy Dupuis.
Nous avons rencontré la réalisatrice

Renée Beaulieu, la réalisatrice d'Inès.Photo : marie eve rompre
Quelle a été la genèse d’Inès?
Renée Beaulieu : Avant le tournage, qui a eu lieu en 2019, j’ai connu de proche et de loin certaines personnes qui ont vécu ce genre d’événements, un déboussolement au moment de devenir adulte et de prendre ses responsabilités. Des histoires assez prenantes. Je me suis aussi souvenue de ma vingtaine, qui n’était pas aussi intense, mais tout de même. Et cette idée d’en faire un film est venue comme une impulsion. Je suis plutôt intellectuelle, et quand les pulsions viennent, c’est avec ça que je travaille.
Mais en plus, je ressentais aussi une urgence de raconter cette descente aux enfers, de suivre cette jeune femme de très proche, de vivre ça avec elle jusqu’au plus bas. Je l’ai tourné très rapidement aussi. Il n’y avait rien de thématique à la base, vraiment une émotion dans le ventre.
Avec le recul, je comprends aussi que le cœur du film, c’est la question de la maladie mentale : on n’y connaît rien, c’est difficile d’avoir un diagnostic et d’être traité, difficile aussi de démêler entre devenir un adulte, avoir une personnalité excentrique, avoir un peu de souffrance et être dans un état de profonde détresse qu’on n’arrive pas forcément à voir.

Inès, de René BeaulieuPhoto : Filmoption
La relation père-fille est assez peu abordée en général : qu’est-ce qu’elle vous permettait d’explorer?
R.B. : Au début, ce n’était pas nécessairement au centre du film. J’y allais plus avec mes thèmes de base : les femmes, la sexualité. Il y avait beaucoup de voix hors champ et de références à Nietzsche au scénario aussi. Tout ça a disparu. Mais la philosophie, la question de la puissance volontaire ont travaillé le personnage du père, qui a aussi pris cette importance du fait de l’absence de la mère – qui m’a été inspirée par une histoire vécue.
Pour moi, ce qui est au cœur du film, c’est l’idée que l’amour devrait suffire, mais parfois ne suffit pas.
Et la question de la sexualité fait aussi partie de ce moment où on devient adulte. J’aime l’humanité dans ce qu’elle a de plus brut, et la sexualité en fait partie. Quand tu dors encore avec ton père à 20 ans, que tu as une relation fusionnelle avec lui, qu’il y a une forme de confusion, forcément, cette question devient importante. Je savais que je jouais dans des zones troubles. Le film a été choisi dans un festival sous le thème du père abuseur. Pour moi, je raconte tout sauf ça, mais je trouve que ça en dit long sur les stéréotypes. On dénie tellement le corps et la sexualité alors que c’est à la base. Et quand on est en état de déséquilibre, en recherche de qui on est, la question de la sexualité est majeure. Alors qu’on veut toujours l’encadrer, la civiliser, la normer. Moi, je voulais aller dans d’autres zones.

Inès, de René BeaulieuPhoto : Filmoption
Qu’est-ce qui vous a poussée vers Rosalie Bonenfant et Roy Dupuis pour jouer Inès et son père?
R.B. : Je voulais que le père soit charismatique et séduisant, pour ne pas avoir à expliquer pourquoi elle est attirée. Ça rend ça clair dès le départ. Et Roy était parfaitement approprié pour cela.
Quant à Rosalie, j’ai fait des auditions et elle s’est imposée. Elle était irrésistible.
Ce n’était pas facile; je demandais aux actrices de s’abandonner en dansant sans être lascive non plus, dans un local, le matin, avec une musique jouée au cellulaire! Elle est la seule à avoir réussi à me donner ça. Elle était désarmante, avec un côté ingénue formidable. Elle avait cet abandon, une vulnérabilité et une authenticité qui m’ont charmée.

Inès, de René BeaulieuPhoto : Filmoption
Vous êtes également prof, notamment à l’Université de Montréal. Est-ce qu’à travers Inès, vous vouliez aussi évoquer un certain désarroi plus général de la jeunesse, qui a été exacerbé par la pandémie?
R.B. : Ce film n’est pas du tout lié à la pandémie. Je l’ai tourné avant, sauf pour quelques scènes en 2020. Et la détresse dont je parle est beaucoup plus proche de moi que de celle des étudiants et étudiantes. Mais je dois dire qu’en ce moment, leur détresse est terrible. Lors de cette session d’hiver, je l’ai prise en pleine gueule : elles et ils sont convaincus qu’elles et ils ne vivront pas longtemps, qu’elles et ils assistent à la fin de l’humanité…
Il y a un désespoir et une fatalité qui auront des répercussions, c’est certain. Ça n’a rien à voir avec les cohortes que j’avais avant la pandémie.
Inès, à voir sur ICI Télé le 18, à 23 h 05.
La bande-annonce (source : YouTube)


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