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Immobilisme, dissociation: les mécanismes de survie lors des violences sexuelles sont encore mal compris

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«Pourquoi tu n'as pas bougé? Pourquoi tu n'as pas crié? Pourquoi tu ne t'es pas défendue?» Voilà le genre de questions auxquelles doivent régulièrement faire face les victimes de violences sexuelles. Comme si la culpabilité était partagée et qu'il était facile de réagir dans un contexte aussi traumatisant.

Il est vrai que de nombreuses femmes ne se défendent pas lors d'une agression sexuelle. Les neurobiologistes se sont récemment penchés sur ce phénomène d'immobilisme. Jusque-là, il était décrit comme une réaction involontaire: les circuits cérébraux se bloquent, le cerveau se fige et la victime est comme paralysée.

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Ce phénomène involontaire n'est-il que cela? Ne pourrait-il pas être lu comme un mécanisme de survie, d'autopréservation? Face à un danger imminent, le cerveau humain réagit de deux façons: il peut choisir d'affronter la menace, ou de la fuir. C'est le mécanisme physiologique du «fight or flight» (combattre ou fuir) –mis en lumière par le biologiste Walter Cannon dans les années 1920– que l'autrice américaine Jen Percy a voulu analyser en détail dans son livre Girls Play Dead, publié aux éditions Doubleday en novembre dernier (pour l'heure non publié en France).

L'éducation traditionnelle des filles fait qu'elles sont souvent conditionnées pour être agréables, passives. On attend d'elles qu'elles neutralisent les conflits plutôt que de les provoquer. Comment cette construction se traduit-elle dans le cadre d'une agression sexuelle? Dans son ouvrage, Jen Percy a recueilli et compilé des récits de femmes victimes, ainsi que sa propre expérience de la culture du viol. Elle a également interviewé des femmes condamnées pour avoir tué leurs agresseurs ou encore des nymphomanes ayant subi des abus dans leur enfance, afin de mettre à jour les mécanismes complexes d'autopréservation.

Faire le mort: un mécanisme de survie évolutif 

Dans le règne animal, certains animaux font le mort pour piéger leur prédateur, comme lorsqu'une souris essaye d'échapper au chat, une réaction que Jen Percy décrit chez de nombreuses victimes d'agression sexuelle. Dans un article pour le mensuel américain The Atlantic, la journaliste Sophie Gilbert évoque le témoignage d'une femme violée par son petit ami. Dans un documentaire pour la BBC, elle décrivait cette sensation: «Ça prend totalement le contrôle de votre corps. Vous ne pouvez plus bouger.» L'immobilité tonique, écrit Jen Percy, est une «réponse extrême à une menace» qui «empêche la victime de crier ou de bouger ses membres».

Son avantage évolutif, note-t-elle, est que, en paralysant le corps, cette réponse permet d'«atténuer l'agonie et l'horreur d'être mangé vivant». L'autrice évoque aussi le mécanisme de dissociation qui intervient régulièrement en réaction à une agression. Les victimes qui en font l'expérience disent avoir l'impression de quitter leurs corps et d'assister à l'agression plutôt que de la subir.

La culture du viol 

Cette réaction est pourtant encore mal perçue et comprise. Après avoir été violées ou agressées, les victimes sont confrontées à un nouvel ennemi: le mépris, qu'il vienne de la société ou du système judiciaire. Les avocats de la défense, écrit Jen Percy, ont une forte tendance «à présenter le comportement normal des femmes, pendant et après leurs expériences, comme “inhabituel” ou “incohérent”». Ne pas s'être défendu, ce n'est pas normal. Ne pas s'effondrer après une agression, ce n'est pas normal. Continuer à entretenir des rapports avec son agresseur, ce n'est pas normal.

Lors du procès du producteur Harvey Weinstein, ses avocats ont lourdement insisté sur le fait que deux de ses accusatrices avaient continué à entretenir des échanges amicaux avec celui-ci après les agressions présumées et avaient même eu des relations sexuelles consenties avec lui par la suite. «Beaucoup de gens peuvent ne pas comprendre pourquoi j'ai espéré qu'essayer d'établir un lien humain avec l'homme qui m'agressait sexuellement, m'humiliait, m'utilisait et m'aspirait dans son monde où il contrôlait toujours le scénario était une longue et épuisante forme de survie», a déclaré l'une des accusatrices, Jessica Mann, dans une déclaration lue au tribunal.

Girls Play Dead montre comment les récits peuvent enfermer les victimes et les éloigner de la vérité lorsqu'elles tentent de raconter la violence subie. Son autrice suggère pourtant qu'en révélant ces expériences communes et leur complexité, il est possible de faire évoluer le regard de la société. Là où le système juridique laisse souvent les femmes seules avec leurs traumatismes, raconter fidèlement leurs vies et leurs expériences communes est un levier essentiel de changement.

Comme le rappelle Jen Percy, la culture du viol repose sur des attentes irréalistes vis-à-vis des victimes. Même Gisèle Pelicot, la rescapée des viols de Mazan, n'y a pas échappé. Lors du procès contre son mari Dominique Pelicot, une partie de la défense a divulgué des photos érotiques qu'elle avait prises de son plein gré, afin de prouver que celle-ci n'était pas vraiment victime. Il y a encore beaucoup, beaucoup de travail.

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