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Éric Duhaime vient de lever une ambiguïté qui suivait le Parti conservateur du Québec depuis plusieurs années.
En présentant lundi sa plateforme sur l’immigration, le chef conservateur n’a pas seulement promis de réduire certaines catégories d’immigration ou de mieux franciser les nouveaux arrivants. Il a placé au centre de sa politique un principe beaucoup plus identitaire : le Québec devrait tenir compte de la compatibilité culturelle et sociale des immigrants qu’il sélectionne, et pas seulement de leurs compétences professionnelles ou de leur connaissance du français.
Sous le slogan «Choisir mieux, intégrer plus», le PCQ veut notamment favoriser davantage l’immigration économique et accorder une importance à la provenance des candidats, en privilégiant les sociétés démocratiques et celles dont les valeurs sont davantage compatibles avec celles du Québec. Le plan vise notamment à «protéger les valeurs québécoises», rapporte Le Nouvelliste.
La proposition pourrait avoir des conséquences politiques beaucoup plus importantes que ne le laisse entendre une simple annonce électorale sur l’immigration.
Car elle attaque directement ce qui constituait jusqu’ici l’une des principales faiblesses de Duhaime auprès d’une partie de l’électorat nationaliste : l’impression que le PCQ était très conservateur sur l’économie et les libertés individuelles, mais beaucoup moins disposé à défendre l’identité québécoise.
Parler français ne suffit plus
Le changement le plus significatif tient à la définition même d’une immigration réussie.
Depuis des années, le débat québécois repose largement sur une équation : puisque le Québec est francophone, il faut sélectionner en priorité des immigrants qui parlent français ou qui sont susceptibles de l’apprendre rapidement.
Duhaime ne rejette évidemment pas ce critère. Le français demeure central. Mais son annonce ajoute quelque chose : deux personnes peuvent parler parfaitement français sans partager la même conception de la démocratie, de l’égalité entre les hommes et les femmes, de la liberté individuelle, de la laïcité ou des droits des minorités.
Le pays et l’environnement culturel dans lesquels une personne a grandi pourraient donc devenir un facteur dans le système de sélection québécois. Le PCQ souhaite privilégier l’immigration provenant de pays démocratiques et tenir compte des valeurs sociales dominantes dans les sociétés d’origine.
Ce principe ne signifie pas nécessairement qu’un individu provenant d’une dictature serait automatiquement rejeté. C’est d’ailleurs là que les détails d’application deviendront importants. Une personne peut évidemment fuir précisément les valeurs de son pays d’origine. Mais le raisonnement conservateur consiste à dire qu’à grande échelle, la politique d’immigration peut aussi chercher à maximiser les probabilités d’intégration culturelle, plutôt que de considérer tous les bassins migratoires comme parfaitement interchangeables.
Cette idée distingue nettement la nouvelle proposition d’une politique reposant uniquement sur la francophonie.
Et, chose intéressante, certains travaux d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada avaient déjà examiné cette question sous l’angle de la cohésion sociale. Un rapport fédéral relevait notamment l’hypothèse selon laquelle certaines attitudes concernant la confiance envers les institutions, la primauté du droit ou les droits des minorités sont acquises dans le contexte culturel du pays d’origine et peuvent persister après la migration, même si elles évoluent ensuite dans le pays d’accueil. Le rapport peut être consulté sur le site des publications du gouvernement du Canada.
Un virage qui est en réalité un retour aux sources
Il faut toutefois apporter une nuance importante : l’idée n’est pas entièrement nouvelle chez Éric Duhaime.
Elle était déjà inscrite dans le programme conservateur lors de l’élection de 2022.
Le PCQ promettait alors de sélectionner les immigrants permanents selon leur «compatibilité civilisationnelle», définie notamment par leur adhésion aux valeurs occidentales et leur capacité d’intégration à la culture québécoise. Interrogé à l’époque, Duhaime avait notamment cité l’égalité hommes-femmes, les droits des minorités et la laïcité parmi les principes fondamentaux devant être respectés, comme le rapportait alors TVA Nouvelles.
Devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, il avait également expliqué que la «compatibilité civilisationnelle» signifiait simplement qu’il devait exister un «minimum commun» de valeurs entre la société québécoise et les nouveaux arrivants. La Chambre avait résumé cette position après son passage en 2022.
La différence, en 2026, est donc moins l’apparition soudaine de cette idée que sa transformation en axe visible d’une campagne électorale, accompagnée de mesures beaucoup plus concrètes.
Le PCQ propose ainsi de réduire de 20 000 à 10 000 le nombre d’admissions provenant notamment des catégories du regroupement familial et des réfugiés, de renforcer le test sur les valeurs québécoises et d’exiger d’Ottawa le rapatriement de l’ensemble des pouvoirs en immigration. Duhaime refuse cependant, pour l’instant, de fixer un seuil global d’immigration permanente. Selon TVA Nouvelles, le parti veut également mettre fin au financement public du recrutement international.
Le chef conservateur propose en parallèle une réduction de 25 % des prestations d’aide sociale versées aux demandeurs d’asile et souhaite donner priorité aux Québécois dans l’accès à certains logements et services de garde subventionnés. Québec solidaire a immédiatement dénoncé cette approche, Ruba Ghazal reprochant au chef conservateur de présenter les demandeurs d’asile comme des gens qui viendraient profiter du système. TVA Nouvelles rapporte l’échange et les principales mesures du plan.
Une faiblesse politique du PCQ qui pourrait disparaître
C’est toutefois sur le plan électoral que l’annonce devient particulièrement intéressante.
Depuis son arrivée à la tête du PCQ, Duhaime a réussi à réunir une importante partie de la droite économique, des libertariens, des opposants à la gestion de la pandémie et des électeurs mécontents de la CAQ. Il s’est toutefois retrouvé dans une position plus inconfortable sur la question nationale.
Une partie de la droite nationaliste lui reprochait notamment son approche du français, son fédéralisme et son insistance sur les libertés individuelles lorsque celles-ci entraient en tension avec certaines politiques identitaires québécoises. Dès 2022, le chroniqueur Mathieu Bock-Côté décrivait ainsi Duhaime comme un conservateur jouant timidement la carte identitaire avec sa «compatibilité civilisationnelle», tout en lui reprochant par ailleurs son manque de nationalisme sur d’autres dossiers. Le Journal de Québec avait alors résumé cette contradiction comme celle d’un «populisme antinational».
C’est précisément cette brèche que Duhaime tente maintenant de refermer.
Le message adressé à l’électeur nationaliste conservateur devient beaucoup plus simple : on peut vouloir réduire l’État, défendre les libertés individuelles, exploiter les ressources naturelles et, en même temps, affirmer qu’une nation a le droit de choisir des immigrants susceptibles de s’intégrer à sa culture.
Cette synthèse pourrait lui permettre de courtiser certains électeurs qui regardaient jusqu’ici davantage vers le Parti québécois ou la CAQ.
Le moment choisi n’est d’ailleurs pas anodin. Selon le dernier sondage Léger–Le Journal–TVA, le PCQ vient d’atteindre 17 % des intentions de vote, son meilleur résultat historique, alors que la CAQ recule. Rémi Nadeau souligne que ce niveau d’appui pourrait permettre aux conservateurs de progresser au-delà de leurs bastions de Québec et de Chaudière-Appalaches.
Autrement dit, Duhaime n’essaie plus simplement de consolider son électorat traditionnel. Il cherche manifestement à agrandir la coalition.
Une nouvelle bataille sur la définition de l’intégration
La proposition provoquera inévitablement une controverse.
Ses adversaires demanderont comment déterminer qu’un pays possède des valeurs «compatibles», comment traiter les dissidents provenant de régimes autoritaires et comment éviter de transformer un critère culturel statistique en jugement automatique sur les individus.
Ce sont de véritables questions auxquelles le PCQ devra répondre s’il veut transformer son principe en politique gouvernementale applicable.
Mais politiquement, Duhaime vient tout de même de déplacer le débat.
Pendant longtemps, les partis québécois ont surtout opposé plus ou moins d’immigration, ou encore immigration francophone contre immigration insuffisamment francophone.
Le PCQ introduit plus franchement une troisième dimension : quelle immigration?
Dans cette conception, apprendre le français demeure nécessaire, travailler et contribuer économiquement aussi, mais cela ne suffit plus. L’intégration signifie également accepter un ensemble de règles, de libertés, de rapports entre les sexes et de valeurs politiques qui caractérisent la société québécoise.
Pour Éric Duhaime, c’est également une façon de répondre à ceux qui estimaient que son conservatisme s’arrêtait précisément là où commençait la question nationale.
À trois semaines du scrutin, alors que son parti atteint des sommets dans les sondages, ce repositionnement pourrait s’avérer l’un des développements les plus importants de sa campagne : le PCQ tente maintenant de réunir sous une même bannière la droite économique, la droite libertarienne et une partie de la droite nationaliste québécoise.
C’est peut-être cette dernière qui lui manquait encore.


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