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Une plaque en aluminium installée le 27 mars 2025 dans une ruelle de Toronto s’intitule Let Go of Your Past, and Welcome Our United Future. « À cet endroit précis, le 2 septembre 2031, du haut d’un char M1 Abrams, la présidente des États-Unis, Ivanka Trump, a prononcé son discours intitulé “Oubliez votre passé et accueillez notre avenir commun” », dit le texte du marqueur historique rétrofuturiste. « La reddition, une semaine plus tard, des dernières forces de PTS (Place to Stand) a marqué la fin de la phase la plus active de la résistance ontarienne. »
Une autre plaque, intitulée The Last Patriot Death, marque l’endroit où est mort le 27 août 2035 le soldat Mason Carpenter, « resté dans les mémoires comme le dernier tombé pendant l’opération McKinley, campagne visant à libérer le territoire nordique anciennement connu sous le nom de Canada ».
Une autre encore, The Triumph of English, fixée dans le Mile End, à Montréal, il y a quelques semaines, mentionne qu’après l’annexion du Canada en 2035, la Loi sur la normalisation linguistique a « imposé l’usage de l’anglais américain dans tous les contextes officiels, commerciaux et éducatifs du 51e État ». Le panneau de métal ajoute que « le français a été reclassé comme une langue patrimoniale, autorisée dans la sphère privée, mais retirée des documents gouvernementaux, des procédures judiciaires et de la signalisation publique ».
La série Pax Americana de Dara Vandor, Torontoise formée à l’Université McGill, comprend 18 plaques semblables installées aussi à Ottawa, à London et à Tofino, sur l’île de Vancouver. Une vingtaine de marqueurs supplémentaires sera rajoutée d’un coup en mars à la bibliothèque Weldon de l’Université Western. Sur son site, la jeune artiste présente son œuvre engagée en développement comme un « sombre avertissement, invitant à la réflexion sur la fragilité de la nation ».
« Lorsque Trump a commencé à parler d’effacer la frontière, comme beaucoup de Canadiens, je me suis sentie choquée et trahie qu’un pays que nous considérions comme notre plus proche allié puisse se retourner contre nous aussi rapidement, explique par écrit au Devoir Mme Vandor. Mais ce sentiment d’être en phase avec un élan national n’a pas duré. »
L’insistance sur le boycottage des produits américains lui a semblé bien banale. « Cette réaction m’a mise hors de moi — pas seulement parce que je venais d’accoucher et que les hormones postpartum sont une réalité très intense, mais parce que la situation me paraissait infiniment plus grave qu’un simple débat sur l’endroit où acheter des fraises en janvier. »
Elle voulait donc faire réfléchir aux conséquences réelles d’une possible annexion. Les plaques d’un futur parallèle sont rédigées en anglais américain, du point de vue des envahisseurs, pour célébrer la victoire sur le Canada. « L’histoire est toujours celle des vainqueurs », rappelle Dara Vandor.
Les panneaux reprennent la tradition réelle des marqueurs historiques, très courants aux États-Unis. Ils permettent de « rendre des paysages familiers et inquiétants », selon leur créatrice, qui voit dans sa série « l’exact opposé » d’une perspective ironique sur la réalité sociopolitique. « Est-ce politique ? reprend-elle. J’irais plus loin. Comme l’a dit George Orwell, tout art est de la propagande. »
Un miroir critique du présent
La production de Mme Vandor s’inscrit dans une courte lignée de créations imaginant l’intégration forcée du Canada aux États-Unis. Les industries culturelles américaines ont donné dans la dystopie comme dans la satire. Dans le jeu vidéo et la série télé postapocalyptiques Fallout, l’annexion à peine évoquée se fait avant la Grande Guerre nucléaire dévastatrice. Le film South Park: Bigger, Longer & Uncut (1999) délire en blagues macaroniques à propos d’une guerre entre les deux pays. Canadian Bacon (1995), de Michael Moore, fait aussi dans la parodie politique sur le thème.
Quelques productions canadiennes, y compris des essais sociopolitiques, se servent aussi des projections futurologiques pour réfléchir à l’identité nationale en ballottement comme aux menaces de l’impérialisme culturel, économique et militaire. L’avenir possible fictionnalisé tend alors un miroir critique au présent.
L’immense romancière Margaret Atwood, trésor national vivant, comme disent les Japonais de leurs plus grands artistes et artisans, incarne le sommet du genre avec La servante écarlate (1985) et Les testaments (2019), mais en situation inversée : dans cette dystopie adaptée en série télé, le Canada toujours existant sert de refuge aux dissidents du régime théocratique (et donc misogyne) installé à Washington.
Mme Atwood a récidivé avec Oryx and Crake (2003), The Year of the Flood (2009) et MaddAddam (2013), une trilogie imaginant une annexion par le capital et la technologie. La romancière a d’ailleurs expliqué que le nord du 49e parallèle a toujours historiquement servi à accueillir les victimes et les opposants du Sud, des esclaves en fuite aux objecteurs de conscience de la guerre du Vietnam, en passant par les familles avec des enfants trans tout récemment. Ce Canada refuge est aussi évoqué dans le récent film dystopique Civil War (2024).
Il n’y a encore rien de semblable dans le grand tout des productions culturelles du Québec. « À notre connaissance, il n’y a aucun texte ni roman qui aborde exactement cette question de l’invasion du Canada par les États-Unis », dit l’auteur Claude Janelle, fin connaisseur de la science-fiction québécoise, en précisant avoir brièvement consulté Jean Pettigrew, directeur de la revue spécialisée sur le sujet Solaris. « Ce n’est pas une proposition qui a déjà été explorée. »
Certains textes pointent dans cette direction. M. Janelle cite Similia similibus ou la guerre au Canada (1916), dans lequel Ulric Barthe envisageait une invasion allemande du Québec. Il cite une uchronie de François Hertel qui postule que Montcalm gagne la bataille des Plaines et raye les États-Unis de l’histoire subséquente. Dans certains romans de Daniel Sernine ou d’Élisabeth Vonarburg, la reconfiguration nord-américaine peut être évoquée sans servir de trame de fond.
51e, un avertissement
Le vent tourne. L’écrivain Hervé Gagnon termine la rédaction d’un roman dystopique en plein dans le mille. Le titre et le sous-titre de travail de l’œuvre, 51e. Un avertissement, annoncent le programme. La publication est prévue dans les prochains mois chez Alire, maison de Jean Pettigrew.
« La plupart de mes romans regardent en arrière, dans le passé, parce que je suis historien, dit M. Gagnon, docteur dans cette discipline. Ça peut aller du XIIe siècle au Montréal du XIXe. Je n’ai pas l’habitude d’écrire en regardant en avant, mais là, je me suis réveillé un matin et j’avais l’histoire dans ma tête, ce qui ne m’arrive jamais. Je me suis dit qu’il fallait que j’écrive cette histoire, et vite. »
Cette histoire policière se situe après la prise du Canada dès 2029. Ottawa a joué sa dernière carte en coupant l’alimentation en électricité de certains États. Washington a répliqué en envahissant le pays. Deux policiers montréalais mènent une enquête qui va déboucher sur des révélations encore plus dérangeantes.
« Tout ce qu’on tient pour acquis, on peut le perdre facilement, dit l’auteur. Le droit à l’avortement, par exemple, ou l’accès à l’eau potable. J’ai un petit-fils de 9 mois. Je regarde le monde dans lequel il va grandir et je me dis : “Mais, bon Dieu, que va-t-il rester pour lui ?” »
Beaucoup d’œuvres culturelles contemporaines concentrent ce pessimisme étendu. La littérature d’anticipation ne parle à peu près que de mondes postapocalyptiques, avec l’exception de certaines tentatives, par les utopies féministes, d’imaginer des reconstructions plus égalitaires. Pour Hervé Gagnon, l’optimisme demeure la position du rêveur à qui il manque des données sur le réel.
« Les utopies sont nécessairement beaucoup plus réjouissantes que les dystopies, rarement amusantes, dit-il. Les bonnes nouvelles n’intéressent personne parce qu’on a un biais cognitif pour tout ce qui est dangereux et stressant. On analyse le présent à la lorgnette de ce biais négatif, qu’on le veuille ou pas. »
Dara Vandor va encore plus loin en s’indignant du manque d’indignation de ses concitoyens. « Lorsque j’ai commencé la série [Pax Americana], j’ai été stupéfaite — et furieuse — de constater à quel point de nombreux Canadiens se mobilisent pour des guerres et des causes étrangères tout en se montrant relativement indifférents à leur propre souveraineté, écrit-elle. Les Canadiens manifestent pour Israël ou la Palestine, pour l’Ukraine ou la Russie, et même pour certaines causes politiques américaines qui n’ont aucune incidence directe sur le Canada. Mais sommes-nous descendus dans la rue pour défendre la souveraineté du Canada ? »
Ses marqueurs prémonitoires d’une histoire qui n’a pas encore eu lieu restent en place « jusqu’à ce qu’on les vole », précise l’artiste. « Certains disparaissent au bout de quelques heures, d’autres tiennent des mois. »


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