En l’an 79, l’éruption du Vésuve ne détruit pas seulement Pompéi. Elle ensevelit aussi Herculanum, une ville voisine, sous 20 mètres de boue volcanique et de cendres brûlantes. Dans une villa luxueuse — celle du beau-père de Jules César — se trouve une bibliothèque de plus d’un millier de rouleaux de papyrus. La chaleur les carbonise instantanément. Mais elle les préserve aussi : privés d’oxygène, les rouleaux ne brûlent pas. Ils se transforment en cylindres de charbon, noirs et cassants comme du bois calciné.
Quand on les découvre au XVIIIe siècle, l’excitation est immense. C’est la seule bibliothèque complète qui nous reste de l’Antiquité. Mais les rouleaux tombent en poussière dès qu’on tente de les ouvrir. Au fil des siècles, plusieurs méthodes sont tentées — eau de rose, mercure, machines de déroulement lent — et plusieurs rouleaux sont détruits dans le processus. Entre 500 et 600 restent fermés, intacts mais illisibles, conservés dans des musées à Naples, Paris et Londres.
L’encre invisible
En 2015, le chercheur en informatique Brent Seales (université du Kentucky) tente une approche radicale : scanner les rouleaux par tomographie aux rayons X, puis les « dérouler » virtuellement par algorithme. La technique avait déjà fonctionné sur un parchemin carbonisé trouvé en Israël (le rouleau d’Ein Gedi), mais celui-là utilisait une encre métallique, visible au scanner. Les rouleaux d’Herculanum posent un problème différent : leur encre est à base de carbone. Du noir sur du noir. À l’œil et au scanner, l’encre est indiscernable du papyrus carbonisé.
Seales comprend que seule une intelligence artificielle pourrait faire la différence. Ses premières expériences confirment que les lettres modifient très légèrement la texture des fibres du papyrus — l’encre remplit les micro-pores et les épaissit. La différence existe, mais elle est invisible pour l’humain.
Un concours à 1 million de dollars
En mars 2023, l’entrepreneur Nat Friedman découvre les travaux de Seales et propose de lancer un concours ouvert : le Vesuvius Challenge. Plus de 1 000 équipes s’inscrivent. Un grand prix de 700 000 dollars est promis à quiconque déchiffrera au moins 4 passages de 140 caractères.
Source: DREn octobre 2023, Luke Farritor, un étudiant de 21 ans à l’université du Nebraska, détecte les premiers mots. Il est assis dans un coin lors d’une soirée étudiante quand il reçoit un message sur son téléphone : un autre concurrent vient de mettre en ligne de nouvelles images de papyrus déroulé. Farritor lance son modèle d’IA depuis son iPhone. Le mot qui apparaît : πορφύραc — « pourpre » en grec ancien. C’est le premier mot lisible extrait d’un rouleau fermé d’Herculanum en 275 ans.
En février 2024, trois chercheurs — Farritor, le physicien Youssef Nader et un informaticien canadien — remportent le grand prix. Leur IA a déchiffré plus de 2 000 caractères sur 15 passages, soit environ 5 % du premier rouleau.
Un philosophe qui parle de plaisir
Le texte est un traité philosophique inédit. L’auteur — probablement Philodème de Gadara, philosophe épicurien qui résidait dans la villa — y réfléchit à la nature du plaisir. Les choses rares procurent-elles plus de plaisir que les choses abondantes ? Non, conclut-il. La nourriture, la musique, les plaisirs des sens ne sont pas plus intenses quand ils sont rares. Il mentionne un joueur de flûte nommé Xénophantos, dont le jeu était si évocateur qu’il aurait poussé Alexandre le Grand à saisir ses armes.
Deux mille ans après que le Vésuve a scellé cette bibliothèque, un étudiant, un téléphone et un algorithme ont suffi pour la rouvrir. Il reste entre 500 et 600 rouleaux fermés. Et des chercheurs pensent que la bibliothèque principale de la villa — un étage entier — n’a même jamais été fouillée. Des milliers de textes dorment peut-être encore sous la roche volcanique, à quelques mètres sous le sol d’Herculanum.
Sources : – Vesuvius Challenge (2023-2024). https://scrollprize.org/ – Seymour, L. et al. Grand Prize announcement, février 2024.


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