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Il nous faut dire non à la guerre et non à la dictature!

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Israël « dicte l’agenda » de Donald Trump au Moyen-Orient et cherche à détruire l’Iran, ses infrastructures, son avenir en tant qu’entité nationale. Je fais partie du vaste courant de militants et d’intellectuels épris de justice et engagés dans la solidarité internationale. Nous sommes soucieux en particulier du sort des Palestiniens toujours aux prises avec le génocide que dénoncent un nombre grandissant d’organisations et d’experts internationaux à Gaza. Et nous tenons absolument à exprimer aujourd’hui notre solidarité avec le peuple iranien qui subit l’agression israélienne.

Mais cette solidarité doit aller au peuple iranien. Pas à l’État. Surtout quand celui-ci est une dictature sanguinaire qui a usurpé au peuple iranien toute autodétermination, tout pouvoir de décider librement de ses choix. Si notre solidarité va au peuple iranien, elle ne saurait garder un silence complice devant l’oppression subie par les Iraniens.

Condamner à la fois la République islamique et l’agression américano-israélienne revient-il à absoudre l’une ou l’autre ? Non. Il suffit de prêter l’oreille aux voix progressistes iraniennes — celles qui, depuis l’intérieur du pays et parfois depuis les prisons, nous rappellent à l’ordre.

Ces mouvements populaires subissent aujourd’hui la double agression du régime sanguinaire en place et des bombardements israélo-américains. Et ils sont unanimes. Oui, nous avons le devoir moral de ne pas fournir de munitions rhétoriques aux faucons de Washington et de Tel-Aviv. Mais ce devoir ne saurait se muer en silence complice face à la tyrannie du régime iranien.

Or, dans certains cercles anti-impérialistes, dominés par une vision géopolitique bloc contre bloc, on subordonne toute autre dimension de la réalité vécue par les peuples, notamment leurs luttes d’émancipation sociale et politique, à la seule question de la posture de l’État dans l’échiquier du Sud global contre l’hégémonie occidentale. Pour ceux qu’on appelle « campistes », en caricaturant à peine, il n’y a en Chine, en Russie, en Iran, au Venezuela et encore moins à Cuba, aucune injustice, aucune oppression ou des luttes populaires qui puissent mériter notre soutien et notre devoir de solidarité.

Ce fantasme « campiste » accrédite même le portrait romantique de « résistant à l’oppresseur » dont se drape la dictature théocratique au pouvoir en Iran pour justifier ses crimes et confisquer la solidarité des gens dans le monde entier qui va au peuple iranien au profit de sa propagande et pour justifier sa répression sanguinaire.

Cette posture binaire a un coût politique et moral considérable. De nombreux intellectuels ont refusé cette équation. Ils ont soutenu que la résistance à un ennemi mortel ne doit pas exiger l’abandon de l’esprit critique, et que faire silence sur les crimes d’un régime, même allié, finit par discréditer la cause que l’on défend.

Je pourrais en nommer plusieurs, de Camus à Sidney Hook, ce socialiste démocrate américain qui refusait catégoriquement l’idée que les progressistes devaient taire leurs critiques envers l’URSS pour ne pas faire le jeu du fascisme. Mais le cas le plus éloquent est celui d’Edward Saïd, lui-même palestinien. Saïd a constamment critiqué les régimes autoritaires arabes et l’islamisme, sans cesser de critiquer l’impérialisme américain et Israël. Pour lui, la solidarité avec un peuple opprimé ne signifie jamais le moindre signe d’allégeance ou de complaisance à un régime.

Une vision hégémonique et eschatologique

Contrairement à l’idée reçue d’une résistance au sionisme, le projet des Pasdarans (les Gardiens de la révolution islamique) et du guide suprême au pouvoir en Iran est fondamentalement un « projet impérial » au sens strict du terme : la construction d’une aire d’hégémonie politique et religieuse au service d’une élite tyrannique. Cette ambition ne vise pas à lutter contre le capitalisme ou le colonialisme. Elle s’inscrit dans une logique de conquête religieuse et militaire qui doit préluder à la fin du monde selon la vision apocalyptique qui domine les Pasdarans.

L’ambition hégémonique des Pasdarans s’oppose à l’hégémonie impériale occidentale, mais pas dans le but d’émanciper les peuples de la région. Elle est dictée plutôt par une idéologie à vision eschatologique et s’étend à l’ensemble du monde musulman, dont le guide suprême prétend être le seul guide légitime. C’est une opposition entre deux visées impériales. Asymétriques certes, mais de même nature.

Cette dynamique trouve ses racines dans un syncrétisme entre l’islamisme des Frères musulmans et la pensée d’Ali Khamenei. Sayyid Qutb — dont l’essai Notre combat contre les Juifs est un pilier de cette pensée — a profondément marqué l’idéologie du régime. Khamenei a lui-même traduit des œuvres de Qutb en persan dans les années 1960-1970.

Concrètement, un manuel de base dans la formation des cadres des Pasdarans synthétise cette pensée en scénario eschatologique : l’objectif n’est pas la sécurité de l’Iran, mais la préparation de l’avènement du 12e imam. La conquête de Jérusalem y est vue comme un prérequis théologique. Le bras extérieur des Pasdarans ne s’appelle pas Armée de libération de la Palestine. Il s’appelle Force al-Qods pour Jérusalem la Sainte ! S’il y a une journée de solidarité, ce n’est pas avec le peuple palestinien, mais c’est le Jour du Quds. Les amis de la Palestine partout dans le monde se laissent prendre à la ruse du régime, mais dans cette vision apocalyptique qui supplante toute considération géopolitique, les souffrances des civils — iraniens, palestiniens, syriens ou libanais — ne sont pas des tragédies à éviter, mais des étapes vers la rédemption divine.

L’instrumentalisation de la cause palestinienne par ce pouvoir a même produit une tragédie supplémentaire : elle a retourné une grande partie de la population iranienne contre la cause palestinienne.

Je milite donc pour un anti-impérialisme lucide qui doit éviter de transformer notre solidarité avec le peuple iranien en blanc-seing donné au régime qui l’opprime. Une solidarité anti-impérialiste qui ne fait pas dans les doubles standards exige de dénoncer simultanément les guerres d’agression occidentales et la nature dictatoriale de certains régimes qui s’y opposent, parfois pour de légitimes raisons, parfois pour des visées théologiques et eschatologiques qui n’ont rien à voir avec les intérêts de leurs nations.

En résumé, quand nos manifestations contre l’agression militaire n’évoquent pas le caractère dictatorial du régime, la propagande du régime s’en empare. Notre silence n’offre aucune protection supplémentaire aux Iraniens sous les bombes d’Israël et des États-Unis. Mais par ce silence, notre solidarité sera capturée pour renforcer la répression du régime. Et c’est le peuple iranien qui paie le prix de ce détournement — pas nous, qui brandissons nos poings dans les rues de Montréal.

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