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Il est possible de mener de front la lutte contre le réchauffement climatique en même temps que celle contre les inégalités, disent des experts. En fait, c’est même la seule façon d’avoir des chances de réussir.
On peut encore limiter le réchauffement climatique à 1,8 °C d’ici 2100 plutôt que de se diriger vers une hausse catastrophique de 4,5 °C, comme actuellement, explique une cinquantaine d’experts internationaux dans un ambitieux Plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites planétaires.
Pour ce faire, il faudrait, bien sûr, accélérer la transition vers des énergies vertes, mais pas seulement. Il faudrait aussi réduire les écarts mondiaux de richesse, s’assurer que l’essentiel de la population humaine continue d’améliorer son bien-être matériel, et créer un fonds mondial d’investissement pour la transition verte et le développement, qui serait financé par de nouvelles taxes sur les milliardaires.
Basé sur le travail et les données des quelque 200 chercheurs associés au Laboratoire sur les inégalités mondiales de l’École d’économie de Paris, le plan de 135 pages élaboré par plus d’une quarantaine d’experts se fait fort de détailler et de chiffrer chacune de ses propositions.
Le célèbre expert sur les inégalités, l’économiste français Thomas Piketty, est l’un d’eux. Il est plus que temps, selon lui, d’en finir avec « l’illusion d’une écologie sans classes sociales », a-t-il déclaré cette semaine à un petit groupe de journalistes lors d’une vidéoconférence.
« Cette idée qu’on puisse trouver ensemble une nouvelle forme de croissance économique verte, qui permettrait d’agrandir la tarte à se partager, et sans qu’on ait à prêter attention aux inégalités, est une dangereuse illusion », a-t-il déclaré en réponse à une question du Devoir. « Il n’y a aucune chance que les électeurs aux revenus moyens et faibles ou les pays du Sud acceptent, par exemple, des taxes carbone, ou un niveau de prospérité moindre que les autres. »
La sobriété plutôt que la décroissance
Plutôt que de proposer une simple décroissance économique qui, en plus d’être difficile à vendre à la population, serait plus coûteuse et moins efficace, on y met en avant le concept de sobriété.
Cela passerait par la poursuite d’une tendance en cours depuis presque deux siècles à la diminution du temps de travail et qui amènerait, cette fois, une réduction de moitié du nombre d’heures travaillées, d’une moyenne mondiale de 2100 heures par année à 1000 heures, soit l’équivalant de 25 heures par semaine avec 12 semaines de congés payés.
Il faudrait aussi que l’économie se détourne de plus en plus de la consommation matérielle au profit d’autres secteurs d’activité. On pense notamment à réduire les inégalités en matière d’accès à l’éducation et à la santé en y doublant, par exemple, les dépenses par habitant dans les pays riches et en les multipliant par 40 (en éducation) et même par 130 (en santé) en Afrique subsaharienne afin de ramener tout le monde au même niveau. La part des deux secteurs dans le total des heures travaillées passerait aussi de 11 % à 43 %.
En adaptant un peu notre diète, on pourrait également renverser au moins une partie de la déforestation qui a été faite à seule fin d’avoir plus de pâturages pour le bétail.
Ces efforts pourraient être financés par des fonds d’investissement créés à partir d’une taxe mondiale sur la fortune et un impôt sur le revenu du 1 % des plus riches. Comme ces milliardaires se retrouvent principalement dans les pays riches et que les besoins les plus importants se trouvent dans les pays développement, ces fonds contribueraient à la fois à réduire jusqu’à éliminer presque complètement la richesse extrême et à offrir une forme de réparation aux peuples victimes de la colonisation au fil des siècles. Ils aideraient aussi le Sud dans sa lutte contre un réchauffement climatique dont est essentiellement responsable le Nord.
Un tel plan permettrait, à terme, d’assurer dans tous les pays un revenu par habitant équivalent à 5000 euros par mois (8000 $CA par année) à l’horizon 2100, estiment nos experts, qui devraient présenter leur projet jeudi à Paris dans le cadre d’une conférence internationale sur les inégalités mondiales. Un tel résultat permettrait à près de 90 % de la population mondiale d’au moins doubler ses revenus tout en travaillant deux fois moins d’heures.
Équivalant globalement à un arrêt de l’enrichissement des pays développés, l’exercice infligerait surtout un appauvrissement aux plus riches Européens (6 % de la population) et Nord-Américains (14 %), les autres bénéficiant malgré tout d’une augmentation de leur pouvoir d’achat. Le quart de la population nord-américaine ayant droit, lui aussi, à voir son revenu au moins doubler, 45 % à le voir augmenter de 20 % à 100 % et les 15 % restants à une hausse de 0 % à 20 %.
Et cela, c’est sans parler du fait que tout le monde y gagnera la chance de travailler deux fois moins d’heures, d’éviter une catastrophe climatique planétaire et de réduire l’effet déstabilisant des inégalités extrêmes, rappellent les experts.
Une autre vision de l’avenir
Se disant ouverts à la discussion et à la critique, ces derniers entendent poursuivre leur travail en parallèle d’autres forums, dont celui du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
On espère aussi offrir la possibilité de venir contester « le monopole de la représentation du futur », présentée par « un certain discours technoautoritaire », comme celui du multimilliardaire Elon Musk, dit un autre des experts qui a aidé au projet, Lucas Chancel.
« Si les seules représentations du futur se résument à un monde avec de nombreuses colonies d’IA sur Mars, un réchauffement climatique de 4 °C et d’immenses inégalités, il est très difficile d’avoir des débats publics constructifs sur ce sujet, dit l’économiste français. Nous espérons donc contribuer à proposer des représentations de l’avenir qui renouent avec les progrès sociaux considérables observés dans certains pays au XXe siècle, avec des avancées économiques et démocratiques majeures. »
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