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«Il fait moins de 0°C chez moi»: sans chauffage ni électricité, la survie quotidienne des habitants de Kiev

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À Kiev (Ukraine).

Assises autour d'une table, cinq petites filles âgées de 6 à 14 ans dessinent, jouent à la Game Boy et profitent d'un repas chaud. Deux sœurs, Yana, 6 ans, et Yaroslava, 10 ans, se disputent la console, sous les yeux épuisés d'une grand-mère qui les observe. Les deux enfants vêtues de doudounes de ski roses ont les joues rougies par le froid, malgré les écharpes et les bonnets qui recouvrent leurs chevelures blondes.

Des jeunes filles à l'abri du froid dans le quartier de Sotsgorod, sur la rive gauche du Dniepr, à Kiev, le 21 janvier 2026. | Pierre Terraz

Des jeunes filles à l'abri du froid dans le quartier de Sotsgorod, sur la rive gauche du Dniepr, à Kiev, le 21 janvier 2026. | Pierre Terraz

Au cœur de la capitale ukrainienne, en plein mois de janvier, cette scène quotidienne serait tout à fait normale si nous n'étions pas dans une tente d'urgence d'une trentaine de mètres carrés, mise gratuitement à la disposition des habitants du quartier de Sotsgorod, sur la rive gauche du fleuve Dniepr. Semblable à un igloo gonflable de couleur orange, l'abri est alimenté en permanence par deux groupes électrogènes bruyants, qui fonctionnent à l'essence. À l'intérieur, la température ressentie atteint les 15°C, tandis qu'à l'extérieur, elle oscille entre -10°C en journée et -16°C au pire de la nuit.

Des promeneurs se baladent sur le Dniepr gelé et recouvert de neige, à Kiev, le 21 janvier 2026. | Pierre Terraz

Des promeneurs se baladent sur le Dniepr gelé et recouvert de neige, à Kiev, le 21 janvier 2026. | Pierre Terraz

Les parents, au travail du matin jusqu'au soir, ne peuvent pas s'occuper de leurs deux filles pendant cette période de fermeture scolaire déclarée par la municipalité kiévienne jusqu'au 1er février à cause de la vague de froid. Chaque jour, elles descendent seules dans cette tente pour y passer la journée. À chaque alerte de potentielle attaque aérienne russe diffusée à l'aide de haut-parleurs, elles courent s'abriter dans le sous-sol de l'immeuble le plus proche, à une vingtaine de mètres de là. «Hier, je venais juste de me réchauffer, il faisait nuit et j'ai dû aller au sous-sol avec elle», précise Yaroslava en serrant sa petite sœur dans ses bras.

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Des abris bienvenus

Selon le ministère de l'Intérieur ukrainien, plus de 90 tentes chauffées ont été installées dans la ville par le Service national des situations d'urgence. Surnommés «points d'invincibilité», ces abris accueillent, 24 heures sur 24, les habitants privés d'électricité. Lorsque ces derniers arrivent, parfois à la limite de l'hypothermie, ils se voient offrir du thé ou un café et peuvent se reposer le temps qu'ils le souhaitent.

«Nous sommes à quatre années de guerre. Les gens pensent que nous sommes habitués, mais ce n'est pas possible de s'habituer à ces conditions de vie.»Anna Tymoshenko, bénévole pour l'ONG World Central Kitchen

Anna Tymoshenko, habitante du quartier de Berezniaky et bénévole au sein de l'organisation non gouvernementale World Central Kitchen (WCK), vient ici chaque jour distribuer entre cinquante et 200 repas chauds. Aujourd'hui, les cinquante-huit bortschs cuisinés par l'organisation sont répartis en quarante minutes. «Deux adolescents viennent de m'en demander, mais je n'en ai plus. On va se débrouiller pour leur trouver quelque chose, parce qu'ils n'ont pas mangé de soupe chaude depuis trois jours», raconte cette femme de 39 ans, en envoyant un message à une riveraine du quartier.

Quelques minutes plus tard, deux nouveaux plats arrivent, cuisinés à l'aide d'un réchaud au gaz. «Nous sommes à quatre années de guerre, les gens pensent que nous sommes habitués, mais ce n'est pas possible de s'habituer à ces conditions de vie», tonne la bénévole de World Central Kitchen devant le ballet incessant des allées et venues dans l'igloo chauffé. Depuis fin décembre 2025, WCK distribue des repas dans une cinquantaine de tentes aux quatre coins de Kiev.

Deux tentes chauffées orange dans le quartier de Sotsgorod, sur la rive gauche du Dniepr, à Kiev, le 21 janvier 2026 | Pierre Terraz

Deux tentes chauffées orange dans le quartier de Sotsgorod, sur la rive gauche du Dniepr, à Kiev, le 21 janvier 2026 | Pierre Terraz

Stratégie russe cynique

Les quartiers de la rive gauche, plus pauvres que le centre-ville et qui abritent des centaines de milliers de personnes, sont historiquement davantage visés par les frappes russes, alors que la quatrième année de la guerre en Ukraine est sur le point de s'achever. Lorsque la nuit tombe, la plupart des immeubles sont plongés dans le noir complet. L'électricité y est quasi inexistante.

Depuis le début du mois de décembre 2025, les frappes russes contre les infrastructures énergétiques de Kiev se sont multipliées, alors que les habitants traversent l'hiver le plus intense que la capitale ukrainienne ait connu depuis une dizaine d'années. Cette stratégie cynique plonge chaque nuit une grande partie de la ville dans l'obscurité. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, une offensive combinée de missiles et de drones russes a visé des installations électriques cruciales, entraînant des pannes massives d'électricité dans la ville.

Selon Ukrenergo, le gestionnaire du réseau public d'électricité, près de 60% de Kiev était privée de courant, laissant plus d'un million d'habitants sans électricité au plus fort de l'attaque dans des températures glaciales. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a souligné l'ampleur de la crise: environ 6.000 immeubles résidentiels restaient sans chauffage en plein cœur de l'hiver, alors que les réseaux d'eau et de communications étaient également perturbés par les dommages infligés aux infrastructures vitales.

Le 9 janvier dernier, c'est le maire de la ville, Vitali Klitschko, qui a diffusé une vidéo sur ses réseaux sociaux, appelant les habitants à quitter provisoirement Kiev pour se protéger: «La température frôle les -20 degrés et [Vladimir] Poutine s'en sert pour briser notre moral, surtout en ce moment, alors que nous sommes en pleine négociation d'un plan de paix.» Après cette annonce, près de 600.000 personnes ont fui vers d'autres régions moins touchées par la pénurie, sur les 3,6 millions d'habitants, d'après le maire de Kiev.

Utility workers continue working to restore heat to buildings that were left without heating after the January 9 attack on the capital.

Out of 6,000 buildings, heat is currently being restored to up to 32 additional high-rise apartment buildings, where the work is most complex. pic.twitter.com/NOaluPwi1U

— Віталій Кличко (@Vitaliy_Klychko) January 18, 2026

«J'aimerais juste une boisson chaude»

Mercredi 21 janvier, dans le quartier de Rusanivka, situé lui aussi dans l'est de Kiev, deux autres tentes accueillent des habitants transis de froid. Au beau milieu d'une odeur de gâteau et de sucre, Katya, 82 ans, passe la porte, tremblante. Elle porte une fourrure beige et un bonnet rouge.

Contrairement à la plupart des habitants venus profiter de l'électricité pour recharger leurs téléphones, ordinateurs et tablettes, cette dame vient seulement pour être entourée. Immédiatement prise en charge par Yuriy, un militaire chargé de la sécurité de la tente, Katya s'assied et hume l'étuve de la théière. «Chez moi, il fait moins de 0°C, décrit l'octogénaire. Je ne peux plus me chauffer de l'eau, alors que j'aimerais juste une boisson chaude.»

Dans cet abri, situé à Kiev, les habitants peuvent trouver de la chaleur et une source d'énergie pour recharger téléphones, ordinateurs, tablettes ou batteries portables. | Pierre Terraz

Dans cet abri, situé à Kiev, les habitants peuvent trouver de la chaleur et une source d'énergie pour recharger téléphones, ordinateurs, tablettes ou batteries portables. | Pierre Terraz

Alors que Katya se repose enfin, une trentaine d'autres personnes patientent, serrées les unes contre les autres. Certaines regardent une série, lisent un livre ou appellent des proches. D'autres finissent leur journée de travail ou mettent en ligne les devoirs de leurs enfants. La plupart sont des femmes.

Deux frères jumeaux encore trop jeunes pour être mobilisés, Sasha et Vova, tous deux âgés de 16 ans, viennent profiter de la connexion wi-fi, possible grâce au réseau haut débit par satellite de Starlink, afin d'étudier les cours d'informatique. «On n'a plus d'électricité à la maison depuis quarante-huit heures, il fait très froid, sourit Vova, l'air gêné, en faisant la queue pour charger deux batteries portables. Chaque hiver c'est dur, mais cette année je n'avais jamais connu ça.»

«L'eau qui coule de mon robinet est suffisante pour me laver, mais pas pour cuisiner ni pour boire.»Valentina, 49 ans, habitante de Kiev originaire de Donetsk (est de l'Ukraine)

En face de la tente, une queue commence à se former devant un distributeur d'eau minérale. En quelques minutes, une dizaine de personnes s'amassent avec plusieurs bidons en plastique dans chaque main. Originaire de la ville de Donetsk, dans le Donbass (est de l'Ukraine), Valentina s'est réfugiée dans cette banlieue de Kiev lorsque sa maison a été détruite par les forces russes en 2015.

Installée dans un appartement sommaire depuis plus de dix ans, cette enseignante patiente pour acheter ses litres d'eau minérale. «L'eau qui coule de mon robinet est suffisante pour me laver, mais pas pour cuisiner ni pour boire. Je n'ai pas envie de tomber malade, donc j'achète de l'eau ici. Il m'en restait un litre à la maison, mais je préfère anticiper. On doit tout prévoir», témoigne cette femme de 49 ans, elle aussi sans chauffage depuis plusieurs semaines.

Les points d'accueil d'urgence sont alimentés en permanence par des groupes électrogènes, qui fonctionnent à l'essence. | Pierre Terraz

Les points d'accueil d'urgence sont alimentés en permanence par des groupes électrogènes, qui fonctionnent à l'essence. | Pierre Terraz

Des lieux de vie, coûte que coûte

Dans le centre-ville de Kiev, la nuit commence à tomber, entraînant dans sa chute quelques flocons de neige. Dans l'obscurité, juste derrière le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or, un bar fonctionne encore, à l'aide d'un groupe électrogène à essence qui tourne à plein régime. Devant l'établissement, Serhiy, le propriétaire du lieu, s'estime privilégié, mais doit mettre le prix pour rester ouvert: 5.000 hryvnias la journée, soit l'équivalent de 100 euros. Pas de quoi fermer son établissement. «Les gens viennent se détendre, la lumière est visible de la rue. Nous sommes parfois dans le noir quand le groupe électrogène n'a plus d'essence, mais c'est déjà bien», reconnaît-il en haussant les épaules.

Pour les habitants de Kiev, l'impact est double: non seulement des infrastructures essentielles sont endommagées ou détruites, mais la population civile se retrouve exposée à des conditions climatiques extrêmes sans ressources de base. Après presque quatre années de guerre depuis la fin du mois de février 2022, le moral est au plus bas, même pour les habitants de la capitale, qui vivent à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front, dans l'est du pays.

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