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Il était une fois la commission Charbonneau

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Avec cette série, l’équipe éditoriale remonte la ligne du temps, du référendum de 1980 jusqu’à nos jours, et braque les projecteurs sur des Québécois dont le legs a durablement marqué notre paysage sociopolitique. Aujourd’hui : la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC), sous le prisme de sa présidente, France Charbonneau.

En octobre 2026, nous fêterons les 15 ans du début de la commission Charbonneau, un vaste chantier d’utilité publique ayant permis de donner un solide coup de barre dans la gestion des contrats publics et le financement des partis politiques. Ce fut une parenthèse de quatre ans au cours de laquelle le Québec se passionna pour l’éthique publique et la probité des élus, des chefs syndicaux, des entrepreneurs, des ingénieurs, des organisateurs politiques et autres figures qui se retrouvaient à l’intersection douteuse de l’influence politique, du crime organisé et de l’usage abusif des fonds publics.

Jusqu’à la tenue de la commission Charbonneau, le marché des contrats publics dans la construction ressemblait à une belle orgie de corruption, de collusion et de financement politique illégal.

Les syndicats de la construction, à commencer par la FTQ-Construction, de même que les entrepreneurs et les élus municipaux, furent les principaux sujets d’attention de la CEIC. Les firmes de génie-conseil passèrent aussi un mauvais quart d’heure pour leur participation active au financement sectoriel des partis provinciaux. Idem pour les entrepreneurs pris la main dans le sac, parfois même avec le crime organisé en arrière-plan pour distribuer les contrats et collecter le pizzo.

Financement politique, contrats publics, mafia, Hells Angels, intimidation syndicale… La commission Charbonneau fut une grande série quotidienne diffusée en direct qui dépassa la fiction avec sa galerie de personnages savoureux, détestables, parfois honnêtes — et affublés d’une étonnante palette de surnoms : « Monsieur Trottoir », « Monsieur 3 % », « Rambo », « Monsieur TPS ». Ces colorés témoins, plus grands que nature, furent aussi doués pour les citations marquantes. « Everything is truqué », Madame la Présidente. « Un chum, c’t’un chum », vous savez. « Autre temps, autres mœurs », faut-il croire.

Pendant 261 journées d’audiences, la présidente de la CEIC, la juge France Charbonneau, fut aux premières loges de cette œuvre à mi-chemin entre le spectacle et l’examen lucide des dérives éthiques et criminelles dans l’administration publique, la politique, les affaires et le syndicalisme. La juge Charbonneau écouta parfois avec son sourire de Joconde, elle bouillonna à l’occasion contre les témoins récalcitrants, fourbes ou carrément menteurs. Cette juriste chevronnée en avait vu d’autres. Comme procureure de la Couronne, nous lui devons la condamnation pour double meurtre et tentatives de meurtre sur des gardiens de prison de feu Maurice Boucher, l’un des membres les plus influents des Hells Angels dans les années 1990.

À la barre de la CEIC, France Charbonneau fut l’incarnation du calme et de la droiture. Les honnêtes gens lui auraient donné les clefs de leur maison, tandis que les fourbes auraient tremblé à l’idée de croiser son regard foudroyant. Le rapport final de la CEIC fut finement ciselé, tel un diamant cependant égratigné par la dissidence du commissaire Renaud Lachance, qui mena la barque avec elle. L’ex-vérificateur général du Québec réfuta l’idée qu’il puisse y avoir un lien entre l’octroi des contrats publics et le financement politique à l’échelle provinciale.

Cette dissidence fit grand bruit et grand désordre, donnant parfois l’impression d’une œuvre inachevée pour la CEIC. Cette commission, aussi importante que la commission Gomery, la commission Cliche et la Commission d’enquête sur le crime organisé, demeure tout de même un moment charnière dans l’histoire du Québec.

Cette époque fut marquée par la pratique d’un journalisme d’enquête rigoureux et une concertation de la société civile pour exiger du gouvernement Charest, pris dans les casseroles du financement sectoriel, qu’il fasse la lumière sur les dérives.

En parallèle, les forces policières se chargèrent d’appréhender de nombreuses figures clés de l’époque, toutes reconnues coupables : l’entrepreneur Tony Accurso ; l’ex-maire de Laval Gilles Vaillancourt ; l’ex-maire de Montréal Michael Applebaum. L’Unité permanente anticorruption (UPAC) connut un certain succès pour juguler la corruption dans le monde municipal, mais elle se cassa les dents en s’attaquant aux politiciens provinciaux et aux organisateurs associés de près ou de loin au gouvernement Charest.

Des réformes importantes ont permis d’assainir les mœurs sous les gouvernements libéral, péquiste et caquiste, avant, pendant et après la commission Charbonneau. La création de l’UPAC, une unité qui a perdu de sa superbe dans les dernières années, la naissance de l’Autorité des marchés publics, qui dispose de pouvoirs de vérification et d’enquête, la réforme du financement des partis politiques et les mesures de protection accordées aux lanceurs d’alerte, malgré leurs imperfections, constituent autant d’initiatives visant à nettoyer l’écurie.

Une vigilance de tous les instants s’impose pour ne pas enregistrer de nouveaux reculs. La corruption, la collusion, le financement illégal sont des tares qu’il est impossible d’éliminer dans les régimes démocratiques soutenus par une économie de marché. Les sociétés d’exception sont celles qui font preuve de lucidité et de constance dans leurs efforts pour en limiter les effets pernicieux.

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