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«Howa walla heya d’aujourd’hui» et «Capital Erotica»: honorer ces danses interdites

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Tangente lance sa nouvelle saison avec un doublé de premières œuvres : Howa walla heya d’aujourd’hui du danseur tunisien Achraf El Abed et Capital Erotica de la performeuse de la nuit Kaia Portner.

« Ma souffrance et mes douleurs sont mes premières inspirations. J’ai écrit pendant les trois dernières années, en pleurant, et j’ai transformé mes larmes en mots. Ils m’ont ensuite permis de me mettre en mouvement », raconte Achraf El Abed, designer de produits de formation, et danseur par passion.

Bien qu’il s’intéresse au « voguing », à la danse contemporaine ou encore au modern jazz, Achraf El Abed s’est formé en ballet ainsi qu’en danse traditionnelle féminine tunisienne. Entre 2012 et 2022, il donnait deux spectacles par soir en Tunisie. Une pratique « très mal vue » dans son pays. « Particulièrement lorsqu’il s’agit d’un homme qui pratique une danse traditionnellement associée au féminin », précise-t-il.

Pour l’artiste, il était aussi important de monter sur scène en tant que personne queer. « On a le droit d’exister et de s’exprimer. L’art sert à ça ! Mais la Tunisie criminalise les relations sexuelles entre personnes du même sexe, prévoit une peine pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et des examens anaux forcés. » En 2022, après avoir reçu une deuxième menace de mort, le danseur décide, à contrecœur, de quitter son pays. « J’ai pris deux valises et je suis parti », se souvient-il.

Revenir sur scène avec sa toute première création, Howa Walla Heya, présentée en 2019 lors de la cérémonie d’ouverture du Mawjoudin Queer Film Festival, en Tunisie, était important pour lui. « L’environnement n’était pas prêt à accueillir ma pièce. J’ai alors décidé de tuer le spectacle. Aujourd’hui, c’est sa renaissance », dit-il.

Ainsi, dans Howa walla heya d’aujourd’hui, le danseur joue sur les codes de la binarité. « Mon visage est 100 % masculin, mon corps féminin. Je mélange aussi des habits traditionnels féminins et masculins. Par exemple, le kohol est un habit perçu comme féminin. Mais il est aussi porté par le Prophète. Je n’ai donc pas l’impression de transgresser les codes religieux ou sociaux qui m’entourent », décrit-il. Il revêt aussi plusieurs robes traditionnelles associées aux mariages tunisiens. « Pour la communauté LGBTQ + en Tunisie, c’est un rêve d’être à la place de la mariée », explique-t-il. Ces cérémonies, qui durent sept jours et sept nuits, l’ont inspiré à créer les différents tableaux. « Je veux vraiment que le public vive un mariage tunisien traditionnel, mais vu par une personne queer », poursuit-il.

Avec Howa walla heya d’aujourd’hui, Achraf El Abed souhaite faire vivre « une expérience des cinq sens » aux spectateurs, mais pas seulement. « Je veux honorer mon pays, ses traditions, mes ancêtres et mon héritage. J’espère donner envie aux gens d’aller le visiter, car moi, je ne peux plus. »

Danser la nuit, revendiquer le corps

« J’aime beaucoup danser dans un corps sensuel, sexualisé, dans le milieu des night-clubs. Ça me parle, ça me plaît », explique Kaia Portner, danseuse originaire d’Ottawa qui a obtenu son baccalauréat en danse contemporaine à l’Université Concordia en 2023.

C’est lors de sa dernière année en tant qu’étudiante, « un peu par hasard », qu’elle a commencé à travailler dans les clubs. « Le burlesque, les showgirls, la riche histoire du Red Light à Montréal, les costumes qui vont avec… Tout ça m’intéressait depuis longtemps, mais je ne pensais pas franchir le pas. Jusqu’au jour où on m’a demandé de remplacer une des danseuses », se rappelle-t-elle. Depuis, Kaia Portner n’a pas quitté le monde de la nuit et travaille comme danseuse burlesque, hôtesse, gogo ou encore showgirl, bien qu’elle aime peu cette appellation. « Je n’aime pas que ce soit un terme genré. En plus, pour moi, c’est davantage une attitude qu’une danse, explique-t-elle. C’est la capacité de présenter un corps érotisé comme une offre, un rituel. » Elle est aussi, depuis peu, directrice créative du club Yoko Luna. « Pour créer les spectacles, je mélange vraiment les pratiques contemporaines, immersives et clubs. »

Son tout premier solo, Capital Erotica, est une étape importante pour elle. « Je veux prouver qu’on peut mélanger deux univers : que les danses de club peuvent exister dans un théâtre classique, et vice versa. Je veux aussi challenger les attentes des deux publics. » Plus récemment, c’est l’aspect « rebelle » de sa pratique que la danseuse a voulu mettre au premier plan. « C’est une danse politique, une forme de révolte. Ma danse est une forme de rébellion, dit-elle. Les performances de showgirls sont porteuses d’une forte charge culturelle. »

« Tous les week-ends, je m’analysais pour trouver quels mouvements émergeaient quand j’étais fatiguée ou, au contraire, pleine d’énergie. Ma recherche a ensuite été de réaliser ce que représentait un set de gogo et de le déconstruire. » Avec cette première œuvre, elle souhaite aussi mettre le corps sensuel en lumière. « Souvent, en danse contemporaine, il y a des corps nus, mais désexualisés. Moi, au contraire, je veux habiter, incarner et montrer un corps sexuel. »

La dissociation a aussi fait partie de son processus de création. Elle explique en effet que le monde de la nuit n’offre pas seulement des paillettes. « Il faut être fort pour travailler dans ce milieu. Ce n’est pas fait pour tout le monde. Je pense vraiment que, pour réussir à offrir un corps qui peut être filmé, commenté, touché sans consentement parfois, il faut se déconnecter, pense-t-elle. Personnellement, ce milieu m’amène beaucoup de joie et je m’y sens valorisée. »

Avec Capital Erotica, Kaia Portner espère avoir un effet sur le public. « Peu importe qu’elle soit positive ou négative, je veux une réaction, que ça ne laisse pas indifférent », conclut-elle.

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