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Il n’y a pas grand-chose que je trouve plus décevant, dans mon métier, que de terminer une entrevue avec l’impression de ne rien avoir appris. En fait, une seule chose m’irrite davantage : lorsqu’un invité esquive les questions pour ne livrer que des lignes de communications fabriquées d’avance, la fameuse « cassette ».
D’ailleurs, je sais que vous êtes nombreux à ressentir la même chose. Si je me fie aux messages que vous m’envoyez dans la bulle de conversation, durant l’émission, votre seuil de tolérance pour la langue de bois est assez faible.
Et soyons honnêtes : c’est souvent lors d’entrevues politiques que cette dynamique un peu stérile s’installe sur nos ondes. Des politiciens eux-mêmes le reconnaissent, que ce soit à micro fermé ou une fois la retraite arrivée.
Récemment, j’ai vu passer sur les réseaux sociaux un extrait d’une conversation entre le regretté Serge Fiori et son ami, l’ancien maire de Québec Régis Labeaume. Ce dernier ne mâchait pas ses mots envers la classe politique.
En gros, M. Labeaume disait que certains politiciens s’imaginent à tort qu’on peut prendre la population de haut, qu’elle ne sait pas déceler les sapins qu’on tente de lui passer. Il disait avoir voulu éviter de jouer dans ce film-là et être le plus authentique possible. La population avait l’intelligence nécessaire pour comprendre ses actions, croyait-il.
M. Labeaume n’a peut-être pas été le saint des saints en politique — il l’admettrait sans doute volontiers — mais ses propos résonnent. Quand je suis derrière le micro et qu’on me sert une réponse évasive, je peine à croire que l’invité s’imagine vraiment que tout cela passe inaperçu.
La course à la direction de la CAQ
Au cours des derniers jours, j’ai reçu en studio l’ex-ministre de l’Environnement du Québec, Bernard Drainville. C’était quelques jours avant qu’il n’officialise son désir de le lancer dans la course à la direction de la Coalition avenir Québec (CAQ) pour succéder à François Legault.
Tout le monde se doutait que M. Drainville allait faire le saut. Il était déjà bien actif, en coulisses, pour solliciter l’appui de ses collègues. Je souhaitais donc lui faire cracher le morceau, en bon français.
Mais comment y arriver? C’était pratiquement mission impossible, car il était certain que M. Drainville voulait demeurer le seul maître de son entrée en scène dans cette course.
De la même manière, j’ai aussi eu l’occasion d’interroger Christine Fréchette au surlendemain de son annonce officialisant son intention de succéder à François Legault.
Je voulais l’amener à se prononcer pour ou contre le projet de troisième lien dans la région de Québec, elle qui se contentait jusque-là de dire qu’elle consulterait les militants de la CAQ avant de trancher.
Encore là, je savais trop bien que nous n’aurions pas le fin mot de l’histoire. En révélant sa position à ce stade-ci, Christine Fréchette aurait trop à perdre, car elle se mettrait à dos soit les partisans du projet, soit les opposants.
Pourtant, tant dans le cas de M. Drainville que de Mme Fréchette, je crois être parvenu à leur tirer les vers du nez davantage qu’ils ne l’auraient voulu. J’y reviendrai un peu plus loin.
Comment contourner la langue de bois ?
Comme animateur, je constate que j’ai en grande partie le contrôle sur deux choses : l’ambiance que je souhaite mettre en place durant l’entrevue, d’une part, et la perspicacité des questions que je souhaite poser à l’invité, d’autre part.
Concernant l’ambiance, je ne crois pas qu’une bonne entrevue politique soit un combat de coqs. Mon objectif ne devrait jamais être d’avoir raison, mais bien de faire émerger la vérité. En ce sens, une atmosphère détendue et empreinte de respect risque davantage d’attirer la confidence qu’un climat de confrontation.
Sur ce point, l’un de mes modèles est mon collègue Alec Castonguay, animateur de Midi info. Alec ne sort jamais de ses gonds, il traite ses invités avec beaucoup d’égards, ne recherche pas le spectacle. Il maîtrise ses dossiers politiques, ce qui lui évite d’avoir à déployer des effets de toge inutiles.
Rappelons-nous que les politiciens font des tournées d’entrevues : ils ont donc l’habitude de répondre souvent aux mêmes questions. Ils ont appris par coeur les messages qu’ils doivent livrer et finissent par le faire avec une aisance déconcertante. Il faut donc savoir aller là où ils ne nous attendent pas.
Sur ce point, l’un de mes modèles est ma collègue Marie-Louise Arsenault, animatrice de Tout peut arriver. Marie-Louise arrive à chaque entrevue ultra-préparée. Elle peut rebondir sur à peu près tout grâce à sa vaste culture générale. Surtout, elle n’accepte pas de se faire endormir. Lorsqu’une réponse lui semble manquer de sincérité, elle se permet de le dire, poliment, mais fermement.
Je vous trouve très allumé
Voilà donc les principes que je tente d’appliquer lorsque j’interroge des politiciens. Être en pleine maîtrise de mes sujets, ce qui commande de faire énormément de recherche, de lecture et d’appels téléphoniques avant l’entrevue. Utiliser des informations connues pour poser des questions plus pointues et exiger des précisions.
Aller hors des sentiers battus, même si cela exige beaucoup de réflexion stratégique en amont. Et me permettre de douter à haute voix de la véracité d’une réponse, tout en demeurant respectueux avec l’invité.
Est-ce que j’y parviens à tout coup? Bien sûr que non. Certains politiciens sont d’éternels ratoureux! Cela dit, même lorsque les réponses ne sont pas claires, les hésitations, les silences et les malaises peuvent en dire long…
Sans me confirmer qu’il allait se lancer dans la course à la direction de la CAQ, Bernard Drainville a été pris de court lorsque je lui ai demandé pourquoi il voulait devenir premier ministre du Québec, plutôt que de lui demander simplement ce qui le motivait à vouloir devenir chef de son parti.
C’est une question-piège, m’a-t-il répondu après avoir échappé un petit rire. Vous prenez pour acquis que je vais me déclarer. Je ne suis pas prêt à le faire, a-t-il enchaîné. Tout était dans ces cinq mots : je ne suis pas prêt . Ce n’était donc qu’une question de temps…
Bernard Drainville a aussi été surpris lorsque je lui ai demandé auprès de combien de ses collègues il avait sollicité un appui. Je vous trouve très allumé, m’a-t-il dit en direct, ajoutant du même souffle que ces questions ne lui avaient pas été posées auparavant.
Difficile de sortir la cassette lorsqu’on n’a pas du tout vu venir la question, n’est-ce pas ?
Ainsi, plutôt que de faire semblant de rien, Bernard Drainville a admis qu’il avait contacté environ la moitié du caucus de la CAQ, soit environ 40 de ses collègues. C’était là un autre indice qu’il avait bel et bien l’intention de se lancer dans la course.
Quant à Christine Fréchette, notre entrevue a permis de démontrer les limites de sa position sur le troisième lien. Le ministre responsable du dossier, Jonatan Julien, semblait d’ailleurs s’étonner de voir Mme Fréchette aussi tiède face au projet.
Les limites du système
Même s’il est tentant de s’emporter lorsque les politiciens nous jouent leur cassette, encore faut-il admettre qu’ils portent sur leurs épaules une pression immense.
Le système dans lequel ils évoluent est rempli de contraintes qui limitent parfois leur capacité à livrer le fond de leur pensée, et ce, bien malgré eux.
Ils ont une ligne de parti à respecter, sous peine d’être exclus de leur caucus ou de perdre des fonctions et les avantages financiers qui viennent avec.
Ils détiennent parfois des informations confidentielles qu’ils ne sont pas autorisés à divulguer. Et il y a des dossiers pour lesquels la vérité n’est pas toujours aussi simple que les journalistes le voudraient…
Dans pareilles circonstances, beaucoup de gens seraient sans doute prêts à délaisser un peu de sincérité pour se protéger et éviter d’être responsables de la prochaine tempête médiatique.
Cet aspect-là aussi mérite qu’on s’y arrête : quelle est la part de responsabilité des médias dans le fait que les élus se referment parfois comme des huîtres?
La poule ou l’oeuf ?
Au fil du temps, plusieurs députés ont montré du doigt les médias pour expliquer leur incapacité à déroger des lignes de communication de leur parti (nouvelle fenêtre) et à livrer le fond de leur pensée sur un dossier qui touche leurs concitoyens.
S’ils osent le faire, pensent-ils, ils se retrouveront au coeur d’une controverse pour avoir contredit un de leurs collègues ou, pire encore, le chef de leur parti. Médiatiquement, l’histoire sera présentée comme une dissidence, un conflit ou même une trahison, craignent-ils (nouvelle fenêtre).
Cela ramène l’éternelle question à savoir qui est responsable de la langue de bois : les politiciens ou les médias? Bref, est-ce la poule ou l'œuf?
Je n’ai pas la réponse, mais je suis porté à croire que la responsabilité est partagée. Partant de là, je dois m’efforcer quotidiennement de ne pas alimenter ce cercle vicieux et de ne pas traiter la politique comme un simple jeu.
Une entrevue d'actualité avec un élu n’est pas un débat. Ce n’est pas un exutoire non plus. C’est une occasion pour surveiller l’action des pouvoirs législatif et exécutif, pour exiger une reddition de compte et pour nous rapprocher le plus possible de la vérité.
Avec cette approche, j'aspire à vous offrir, autant que faire se peut, autre chose que la cassette que vous avez déjà entendue mille fois…
Si vous souhaitez réagir à cette chronique ou me faire part de ce que vous aimeriez connaître sur les dessous de l’émission Première heure, écrivez-moi à l’adresse suivante : [email protected].


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