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«Histoires parallèles» et «Fatherland»: flouter les frontières

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« Vous savez comment un canard peut entrer dans une bouteille ? » La curieuse question est formulée par Sylvie, romancière recluse interprétée par Isabelle Huppert, qui discute nerveusement avec son voisin (Vincent Cassel), un ingénieur du son inquisiteur installé dans un studio en face de chez elle. « L’imagination », répond-elle, sibylline. « Un canard, ça existe. Une bouteille, ça existe. Mais un canard ne peut entrer dans une bouteille… C’est ça, l’imagination. »

Cette parabole, énoncée avec le ton péremptoire caractéristique de l’inimitable actrice française, s’impose comme la clé de lecture d’Histoires parallèles, l’une des œuvres les plus attendues du Festival de Cannes, présentée jeudi soir au Grand Théâtre Lumière.

Ce premier film tourné en France par le maître iranien Asghar Farhadi (Une séparation, Le client) tisse un chassé-croisé vertigineux combinant voyeurisme, infidélités, faux-semblants et processus créatif, le tout agrémenté de deux Virginie Efira pour le prix d’une. Cette dernière apparaît d’abord sous les traits d’« Anna », femme fatale désinvolte qui travaille comme bruiteuse, métier artisanal de l’ombre consistant à fabriquer des illusions sonores en concordance avec les images déployées à l’écran. Dans l’une des vignettes les plus savoureuses du film, on la voit munie de fines baguettes en bois, frottant les feuilles d’une tige de céleri, afin de simuler les battements d’ailes d’un papillon pour les besoins d’un documentaire animalier.

Sauf qu’Anna n’existe pas dans la réalité de cette intrigue enfilant les mises en abyme et convoquant avec allégresse les fractures identitaires lynchéennes. Elle se prénomme en fait Nita, et lorsqu’un mystérieux écrivain en herbe (Adam Bessa, prix d’interprétation 2022 à Un certain regard) l’accoste dans un restaurant, elle insiste sur la banalité de son existence métro-boulot-dodo. Cheveux blonds délavés tirés en chignon, visage nu, elle tranche en effet avec son double fictif flamboyant — cette vamp soufflant le chaud et le froid entre son patron (Cassel) et le frère de ce dernier (Pierre Niney), qui officie également comme assistant au studio de bruitage.

Ce que Nita ignore, c’est que son voisin de table — qui partage le prénom de l’acteur qui l’incarne — l’observe en secret depuis un certain temps. Son objectif : s’inspirer d’elle pour compléter le manuscrit abandonné par sa nouvelle logeuse, Sylvie, en panne d’inspiration. Au fur et à mesure que sa plume avance, la fiction s’infiltre dans le réel, au point que l’agentivité du trio de bruiteurs finit par céder le pas aux coups de crayon d’Adam, désormais métamorphosé en Svengali façonnant le destin de personnes réelles, réduites à leur insu au rang de personnages imaginaires.

Autrement dit, Adam réussit à faire entrer le canard dans la bouteille…

Histoires parallèles — cela ne risque pas de choquer le lecteur — n’est pas une création entièrement originale. Elle s’inspire du long métrage polonais Brève histoire d’amour (1988), de Krzysztof Kieślowski. L’un des grands plaisirs cinéphiles que procure le film de Farhadi est précisément de traquer les multiples clins d’œil à l’œuvre du mythique cinéaste, disparu prématurément en 1996, qui avait lui aussi quitté son pays natal pour la France, où il a acquis le statut d’artiste majeur de son époque.

Il y a d’un côté les références explicites à Brève histoire d’amour : la récupération de la bande originale signée Zbigniew Preisner, les longs cheveux gaufrés d’Anna calquant la coupe de Magda (la protagoniste du film polonais), un télescope, de la vitre brisée… Et on note également dans Histoires parallèles d’autres allusions à la filmographie de Kieślowski : la colonie de souris dans la maison de Sylvie (Trois couleurs. Bleu), la rencontre fortuite sur un quai (Le hasard), l’étranglement à l’aide d’une corde dans une voiture (Tu ne tueras point)…

Farhadi, ébranlé il y a quelques années par un procès pour plagiat concernant son film Un héros (Grand Prix du Festival de Cannes 2021) — qui a finalement tourné en sa faveur — signe en terre étrangère ce qui est probablement son film le plus personnel. Histoires parallèles est un réquisitoire criant haut et fort que s’approprier le réel pour le transfigurer ne constitue pas un crime. Tu ne tueras point la fiction.

L’art peut-il sauver le monde ?

Notons que la Pologne s’était déjà distinguée plus tôt en soirée, avec la projection de Fatherland, du réalisateur Pawel Pawlikowski, de retour en sélection officielle à Cannes huit ans après Cold War (prix de la mise en scène 2018). Si Histoires parallèles sondait la frontière poreuse entre réalité et fiction, ce court et élégant film historique en noir et blanc constate avec une sobre affliction l’inexorable cristallisation de nouvelles frontières — géopolitiques, celles-là — dans l’Allemagne dénazifiée de 1949.

Seize ans après avoir quitté son pays natal pour les États-Unis, le célébrissime écrivain Thomas Mann (Hanns Zischler), Prix Nobel de littérature en 1929, y retourne dans l’espoir de consoler son peuple. Et peut-être même lui redonner un sentiment d’unité, voire de fierté, après les déchirements de la Seconde Guerre mondiale.

Accompagné de sa fille Erika (Sandra Hüller), il entreprend à bord d’une Buick noire un road trip qui le mène de Francfort, sous domination américaine, jusqu’à la ville de Weimar, contrôlée par les Soviétiques, de l’autre côté d’une ligne de démarcation à peine établie, annonçant l’érection du rideau de fer.

Au cours de cette traversée emblématique d’une Allemagne coupée en deux, cet homme de lettres digne et ayant confiance dans le pouvoir de la culture avec un grand C, dont il est lui-même un symbole vivant, perd peu à peu ses illusions. Il prononce des discours dans des salles bondées, devant un public figé, qui conserve les apparences malgré les traumatismes à peine enfouis, pendant que les deux camps se réclament de l’auteur de Mort à Venise.

Pawlikowski clôt son film par une scène d’un calme méditatif presque sacré. Au terme de la tournée, loin de toute propagande tapageuse, le père et sa fille sont assis côte à côte dans une église en ruine, le regard relevé, écoutant des instrumentistes jouer Bach sur un orgue délabré. Une image qui résonne comme une réponse en suspens : non, l’art ne sauve pas le monde. Mais il peut parfois faire croire en quelque chose.


Jozef Siroka est à Cannes à l’invitation du festival et grâce au soutien de Téléfilm Canada.

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