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Hergé et Tintin étaient-il racistes et antisémites?

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Le jeune dessinateur déglutit. Devant l'imposant immeuble situé au n°11 du boulevard Bisschoffsheim, à Bruxelles, il n'est plus trop sûr de son choix. Siège du Vingtième Siècle, «journal catholique de doctrine et d'information», le bâtiment est régulièrement secoué par les éclats de voix. Norbert Wallez, directeur de la publication, est un abbé volcanique de 110 kilos qui ne mâche pas ses mots. Les employés convoqués dans son bureau sont aussi intimidés par sa personnalité tonitruante que par le portrait dédicacé de Benito Mussolini qui fait la moue dans un coin de la pièce.

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Mais en ce mois de janvier 1929, c'est par un sourire que l'abbé accueille les dessins de Georges Remi (1907-1983), dont les initiales inversées lui donneront son nom de plume, Hergé. L'intéressé est aux anges: après des mois de piges ennuyeuses et d'anonymat, il va enfin pouvoir montrer ce qu'il vaut! Son reporter à la houppette fera ses grands débuts le 10 janvier 1929 dans Le Petit Vingtième, supplément jeunesse du journal bruxellois. La première aventure doit donner le ton: elle est intitulée Tintin aux pays des Soviets.

Couverture du Petit Vingtième du 15 mai 1930, montrant Tintin de retour du pays des Soviets. | Le Vingtième Siècle / domaine public / Wikimedia Commons

Couverture du Petit Vingtième du 15 mai 1930, montrant Tintin de retour du pays des Soviets. | Le Vingtième Siècle / domaine public / Wikimedia Commons

La propagande au bout du crayon

Conformément aux convictions du journal, la publication est farouchement anticommuniste. Le héros et son fox-terrier Milou y font face à une horde de terroristes bolchéviques sur fond de pénuries de pain et d'élections truquées. L'abbé Wallez n'est pas réputé pour sa subtilité… Mais la recette fonctionne et les lecteurs sont conquis.

L'année suivante, en 1930, Hergé persiste et signe en envoyant son protagoniste au Congo (actuelle RDC), qui était un territoire détenu par le roi des Belges Léopold II depuis 1885, avant de devenir une colonie belge entre 1908 et 1960. Cette destination n'est pas anodine: la publication catholique et ultranationaliste vise à romantiser la colonisation pour que de jeunes Belges viennent s'y installer, tout en saluant le travail des missionnaires.

Bien entendu, le coup de crayon du dessinateur de 22 ans, ancien chef de troupe chez les scouts, est fortement influencé par les mœurs de son époque. Hergé ne s'est jamais rendu en Afrique: il s'est contenté de découper des articles de journaux et donc de répandre les clichés entretenus par la propagande royale. On n'évoque ni les mains coupées par les colons ni les affreuses famines qui meurtrissent le pays.

 A Defense of His Congo Rule), pamphlet de l'écrivain américain Mark Twain, paru en 1905. | Auteur inconnu / domaine public / Wikimedia Commons

Victimes congolaises à la main coupée entre 1900 et 1905, dans Le Soliloque du roi Léopold (King Leopold's Soliloquy: A Defense of His Congo Rule), pamphlet de l'écrivain américain Mark Twain, paru en 1905. | Auteur inconnu / domaine public / Wikimedia Commons

Le langage des Congolais y est basique, infantile, s'épanouissant sur des visages caricaturaux –nez épatés, lèvres proéminentes, sourires riants ou expressions abasourdies– qui rappellent les affiches des expositions coloniales. L'homme blanc y est vénéré, réputé vif et intelligent, dressant un contraste saisissant avec des indigènes dociles, paresseux et niais. «Je ne pouvais m'empêcher de considérer les Noirs comme de grands enfants», confiera Hergé plus tard.

Polémique? Et comment! Du vivant même du dessinateur belge, ce dernier a dû retravailler ses planches afin d'atténuer certains traits. Par exemple, une séance de géographie que le reporter donnait aux Congolais sur «votre patrie, la Belgique» fut remplacée après-guerre par une leçon… de mathématiques.

Hergé a littéralement retravaillé tout son oeuvre. Plusieurs fois pour certains albums. Une comparaison des différentes versions de Tintin au Congo est un voyage dans le temps. pic.twitter.com/KILe9TaJ9L

— Pieter Fannes (@FannesPieter) March 3, 2023

«J'étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais, se défendra l'auteur dans les années 1970. […] Et je les ai dessinés, ces Africains, d'après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l'époque en Belgique.» Pris à parti par les collectifs antiracistes, l'éditeur Casterman a fini par accepter, en 2023, l'ajout d'une préface détaillant le contexte de l'époque… même si elle est signée par un «tintinophile» convaincu.

Tintin chez les collabos

En mai 1940, l'occupation de la Belgique par l'Allemagne nazie met un frein à la publication du Vingtième Siècle. Le dessinateur vedette est rapatrié dans les colonnes du Soir, un journal collaborationniste, où ses croquis côtoient des pamphlets ouvertement antisémites. «La guerre semblait bien finie pour nous, dira plus tard Hergé. Aussi n'ai-je pas eu de scrupules à collaborer à un journal comme Le Soir. Je travaillais, un point c'est tout.» Coïncidence? Dans L'Étoile mystérieuse, album publié entre 1941 et 1942, Tintin fait la rencontre d'un banquier au nez crochu appelé Blumenstein… On y trouve aussi deux cases montrant des juifs caricaturaux se réjouissant de la fin du monde –un miroir des théories conspirationnistes de l'époque.

Peut-on encore parler d'un accident de parcours? Désormais âgé de 34 ans, Hergé n'est plus aussi influençable qu'à ses débuts. Son dessin a mûri, ses convictions aussi et il continue de fréquenter les milieux catholiques et nationalistes. En outre, il a signé en 1942 une caricature antisémite pour illustrer les Fables de Robert de Vroylande, dont l'un des récits se conclut par une morale douteuse: «Un juif trouve toujours plus juif que lui.»

À un ami qui lui reproche ses convictions, Hergé précise dans une lettre: «Je ne suis ni germanophile ni anglophile. J'avoue cependant que la notion d'“ordre nouveau” me plaît. […] Mais on peut supposer aussi que l'Allemagne ne cherche qu'à nous leurrer et qu'elle nous considèrerait comme des esclaves, si son hégémonie sur le continent lui restait acquise. Eh bien, même si l'Allemagne choisissait l'esclavage, j'aurais au moins la conscience tranquille et je pourrais me rendre cette justice à supposer que mon opinion ait quelque importance que je n'aurais rien fait pour empêcher cette collaboration de se réaliser.»

Hergé était-il profondément raciste ou simple opportuniste de guerre, copinant avec l'occupant pour continuer de faire vivre son héros pendant ces années noires? Les tribunaux qui le jugeront après la Seconde Guerre mondiale reconnaîtront ses méfaits, lui interdisant –pour un temps– d'exercer son métier. Les planches controversées finiront, là encore, par être blanchies: les deux cases polémiques seront censurées de L'Étoile mystérieuse dès sa parution en album, en septembre 1942, tandis que le personnage Blumenstein est rebaptisé Bohlwinkel, qui vient d'un mot d'argot bruxellois pour désigner une boutique de confiserie.

Entre-temps, force est de reconnaître que certains engagements de Tintin tranchent avec l'idéologie navrante portée par Tintin au Congo ou L'Étoile mystérieuse. Le reporter se place du côté des opprimés dans Tintin en Amérique (1932) et Le Lotus bleu (1935). Il empêche un coup d'état fasciste dans Le Sceptre d'Ottokar (1939) où apparaît un odieux «Müsstler», contraction des patronymes Mussolini et Hitler.

Toutefois, cela ne sauvera pas son auteur de la mise au ban. Considéré comme «incivique» du fait de ses allégeances troubles (l'abbé Wallez, son ancien mentor, a été condamné à cinq ans de prison) et par ailleurs épinglé à une «Galerie des traîtres», considérés comme collabos durant le conflit mondial, Hergé va continuer bon an, mal an à faire vivre son art.

Extrait du livre Galerie de traîtres, publié clandestinement par le groupe de résistance belge L'Insoumis. La page de droite traite de Georges Remy (en réalité Georges Remi, dit Hergé), considéré comme un collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale. Ouvrage conservé au Musée national de la Résistance, à Anderlecht (Région bruxelloise). | Brigade Piron / domaine public / Wikimedia Commons

Extrait du livre Galerie de traîtres, publié clandestinement par le groupe de résistance belge L'Insoumis. La page de droite traite de Georges Remy (en réalité Georges Remi, dit Hergé), considéré comme un collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale. Ouvrage conservé au Musée national de la Résistance, à Anderlecht (Région bruxelloise). | Brigade Piron / domaine public / Wikimedia Commons

Même s'il renoue rapidement avec le succès, le dessinateur des Aventures de Tintin restera jusqu'à la fin de sa vie assiégé de questions sur ses prises de position douteuses. Il reconnaîtra avoir été une «éponge» des valeurs nauséabondes de son époque. Et il se trouvera généralement des tribuns pour le défendre, au nom de l'anti-wokisme ou tout simplement de ses 270 millions d'albums écoulés.

«C'est vrai que certains dessins, je n'en suis pas fier, concède Hergé vers la fin de sa vie, au sujet des caricatures antisémites de L'Étoile mystérieuse. Mais vous pouvez me croire, si j'avais su à l'époque la nature des persécutions et la “Solution finale”, je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d'autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir.»

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