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Je suis un grand consommateur d’information. Chaque jour, je lis Le Devoir, La Presse et Le Journal de Montréal. Je suis abonné à L’Actualité et à Québec Science. J’écoute les infos à la radio et à la télé de Radio-Canada ou à LCN.
Je trouve, en général, que les médias d’information québécois font du bon travail. Ça ne m’empêche pas de leur trouver des défauts. Le sport, par exemple, dont je suis un amateur enthousiaste, y prend trop de place par rapport à l’information internationale.
En culture, les œuvres populaires, axées sur le divertissement, occupent presque tout l’espace, surtout dans les médias électroniques. Le retour de Céline Dion, je veux bien, mais tant que ça ? C’est trop. Aucune émission littéraire à la télé et à la radio ? Ça fait dur.
Malgré ces irritants, je me trouve relativement bien servi en matière d’information. L’essayiste Héloïse Bargain ne partage pas mon point de vue. Au téléphone, la jeune femme enjouée à qui j’ai parlé reconnaît des qualités à nos médias. Dans Basse-cour. Chronique d’une désillusion journalistique (Écosociété, 2026, 192 pages), elle retient toutefois les défaillances d’un journalisme superficiel, racoleur, qui délaisse l’essentiel au profit de la facilité et des cotes d’écoute.
Il faut dire que Bargain ne se place pas du côté du lecteur ou de l’auditeur, mais du côté de la travailleuse de l’information. Inspirée, dans sa jeunesse française, par la figure de la grande reporter Maryse Burgot, elle voulait devenir journaliste internationale pour changer le monde, pour sauver des enfants. Sa désillusion sera à la hauteur de ses attentes.
Le récit de son premier jour de stage à Radio-Canada donne le ton à son témoignage. Dans la salle de rédaction, on vient d’installer Chartbeat, « un logiciel qui calcule en temps réel le nombre de lecteurs par article » sur le site Web de la chaîne.
Au sommet du palmarès trône un texte titré « Une dame de Sherbrooke trouve un serpent caché dans un ananas ». On pourrait, bien sûr, blâmer les lecteurs qui s’intéressent à de telles insignifiances. Le problème, laisse entendre Bargain, est que la popularité d’un tel texte motive les patrons de presse et les journalistes à en produire de semblables.
Bargain a été vidéojournaliste pour Radio-Canada au Manitoba et en Acadie. Son récit expose le manque de moyens des jeunes reporters envoyés dans les régions francophones hors Québec. C’est là, dit-elle, qu’il faut apprendre à développer « la voix de Radio-Canada » pour espérer y faire carrière. Tout accent qui s’éloigne de la norme de la maison vous condamne à l’ombre. Même un toupet jugé non conforme peut tuer vos ambitions.
À Radio-Canada Acadie, explique Bargain, il n’y a que trois responsables des affectations, c’est-à-dire des patrons qui décident des sujets à couvrir, pour les quatre provinces atlantiques. Les reporters, quant à eux, doivent faire « eux-mêmes la caméra, le son, le journalisme, la recherche, le montage ». Ils ne durent pas longtemps. On les cantonne souvent, de plus, à des sujets frivoles — accidents routiers, tempêtes de neige, reportages quasi publicitaires sur des événements culturels ou des commerces — parce qu’il faut remplir les bulletins de nouvelles et qu’on manque de temps.
Le journalisme régional, illustre Bargain, fait pitié, et ses lacunes se retrouvent sur les chaînes nationales d’information continue, elles aussi expertes en remplissage.
À 23 ans, Héloïse Bargain tombe au combat, par épuisement professionnel. Elle tentera de se relever en allant travailler, en 2018, au Moscow Times, un journal anglophone indépendant, critique de Poutine, à l’origine basé en Russie, mais aujourd’hui interdit dans le pays. Elle y connaîtra de bons moments et y réalisera de bons reportages, avant que la direction opère un virage simplificateur inspiré par le modèle YouTube.
En 2020, de retour au Québec, Bargain réintègre Radio-Canada, à Montréal, à titre de journaliste surnuméraire. Appelée à la dernière minute, la journaliste se voit octroyer quelques minutes pour couvrir un sujet avec lequel elle n’est pas familière. La qualité du résultat, évidemment, ne peut que s’en ressentir.
En 2022, Bargain propose de couvrir le congrès sur l’indépendance organisé par la Société Saint-Jean-Baptiste. Son rédacteur en chef décrète la platitude de la chose et lui impose plutôt, comme il neige, une entrevue avec la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec.
Bargain voulait faire du journalisme qui compte, du « journalisme de chien de garde » qui piste « les malversations du pouvoir ». On a tué son enthousiasme en la cantonnant dans le journalisme de divertissement. Elle a abandonné le métier.
Ça ne dit pas tout du journalisme — je maintiens qu’il y en a du bon, au Québec et ailleurs —, mais ça parle de quelque chose qui existe aussi, malheureusement.


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