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Habermas, ou l’agir communicationnel

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Décédé le 14 mars 2026, le philosophe allemand Jürgen Habermas aura sans doute été le philosophe le plus discuté dans le monde occidental. Peut-être parce que son œuvre est immense, peut-être aussi parce que le philosophe a su réunir deux traditions de pensée.

En tant que membre d’une école de pensée vouée à la critique de la société (l’École de Francfort), Habermas s’est très tôt inscrit dans l’héritage de Karl Marx, mais il a aussi adopté le point de vue des philosophes du XVIIIe siècle, ce qui l’a conduit à entamer quelques polémiques avec les héritiers de Nietzsche. Son œuvre couvre plusieurs décennies et semble particulièrement illustrer les avancées et les reculs de nos sociétés.

Comment rendre justice à son œuvre, immense, et souvent complexe ? Par-delà son obsession du consensus et de l’entente, qui a porté ombrage à sa contribution exceptionnelle, Habermas nous aide à mieux comprendre ce qu’il appelait lui-même une anthropogenèse, un vaste programme de recherche visant à éclairer la manière dont les humains, pour s’orienter dans le monde, doivent créer leur propre monde à l’aide du langage.

Anthropogenèse

Théorie de l’agir communicationnel (1981) marque un tournant dans la pensée de Jürgen Habermas. C’est dans cet ouvrage qu’il tente d’expliquer comment et pourquoi l’humain se serait fait vivre par la parole.

Habermas montre d’abord que le langage est le résultat d’un développement propre aux êtres vivants supérieurs. Du point de vue génétique ou historique, notre langage, comme système de signes, semble comparable aux systèmes d’appels utilisés par les mammifères pour exprimer ce qu’ils ressentent. Cependant, la comparaison ne colle pas, car le philosophe allemand pense, comme plusieurs philosophes contemporains, que le langage humain n’est pas une simple expression de ce qui est ressenti ni une simple inscription de ce qui serait vécu.

Par leur communication, les humains créent un monde autre, leur propre monde, à partir duquel ils pourront, entre autres, coordonner leurs actions sensori-motrices. Entre l’appel de l’animal et le dialogue humain, il y aurait une différence de structure : par l’activité de parole, l’humain cesse de réagir au monde, il l’objective en même temps qu’il apprend à régler sa vie à partir des descriptions du monde qu’il a justement réussi à partager avec ses semblables.

Le langage humain est original. Il n’est pas seulement expressif, il favorise une description du monde comme monde vécu en commun, sans lequel l’enfant ne saurait s’orienter dans le monde.

Dans De l’éthique de la discussion (1992), Habermas reprend la thèse d’un monde partagé grâce au dialogue pour en mesurer les conséquences dans la sphère morale. Certes, plusieurs ont lu cet ouvrage en retenant l’éthique de la discussion. À mon sens, il faut plutôt s’attarder au passage où il soutient que la fragilité humaine ne dépend pas de notre constitution biologique, mais d’une participation à la vie des signes, à la fois individuelle et collective.

On trouve dans cet ouvrage une magnifique élucidation de la fragile identité humaine. « L’individuation spatio-temporelle du genre humain en exemplaires individuels n’est pas régulée par un dispositif génétique qui passe immédiatement de l’espèce à l’organisme individuel, explique Habermas. Les sujets capables de parler et d’agir sont plutôt constitués par le seul fait qu’ils s’intègrent, en tant que membres d’une communauté linguistique à chaque fois particulière, à un monde de la vie intersubjectivement partagée. Dans le processus de formation communicationnelle, l’identité de l’individu et celle de la communauté se forment et se maintiennent co-originairement. »

Et le philosophe allemand ajoute aussitôt : « Ainsi s’explique une mise en péril presque constitutionnelle et une faiblesse chronique de l’identité qui préexiste même à la vulnérabilité manifeste de l’intégrité du corps et de la vie. »

Versants

Autrement dit, la communication opère sur deux versants. Le premier permet l’orientation dans le monde ; le second entraîne l’humain dans l’expérience d’une communication toujours en expansion, d’où le point de vue de Habermas suivant lequel la fragilité de l’être de parole « préexiste » à la vulnérabilité évidente du vivant humain.

La fragile identité humaine n’est pas seulement biologique, elle est anthropologique, elle tient à la constitution même d’un être qui doit son existence comme sujet à sa participation au dialogue amorcé depuis des millénaires.

Pour compenser cette fragilité proprement humaine, Habermas a cherché une manière de fixer une limite à l’expansion communicationnelle. Contrairement à ses prédécesseurs, qui avaient tenté de créer un langage formel univoque ou de faire reposer la vérité sur la démarche présumée objective des sciences naturelles, Habermas proposera la thèse suivante : « L’issue d’une discussion ne peut être décidée ni par la seule contrainte logique ni par la seule contrainte empirique, mais par la force du meilleur argument. »

Qu’est-ce à dire ? « L’argumentation demeure le seul moyen disponible permettant de s’assurer de la vérité. » Pourquoi donc ? « Il n’y a pas d’accès immédiat, non filtré par la discussion, aux conditions de vérité des convictions empiriques. » Voilà qui est bien dit : il n’y a pas de vérité première, ni logique ni physique ; la réalité de la vérité, c’est le partage d’un jugement.

Toutefois, dans son empressement à proposer des solutions aux mésententes, aux désaccords, aux conflits, à tout ce qui empêchait le projet moderne d’aboutir à une société juste et démocratique, Jürgen Habermas a cédé à la tentation de prêter une finalité à la communication.

Au début des années 2000, Habermas admit les limites de son éthique de la discussion basée sur des règles qui devaient encadrer le dialogue avant même qu’il ne commence. Cette « conception procédurale de la vérité, qui consiste à honorer des prétentions à la vérité par la discussion, est contre-intuitive », avait-il alors écrit. De fait, nous ne pouvons régler la parole avant de parler, d’autant que les humains émergent comme sujets en poursuivant, je le répète, un dialogue amorcé depuis des millénaires.

Communication planétaire

Habermas a donc réajusté le tir et tourné son regard vers la possibilité de créer un ordre cosmopolitique, une démocratie entre nations. Quelles sont les chances d’une telle démocratie cosmopolitique ? D’aucuns en doutent. Habermas leur opposerait au moins un argument, lié à notre rapport à l’environnement : « Objectivement, la population mondiale forme depuis longtemps une communauté involontaire de risques partagés. » On n’a qu’à penser aux effets de l’industrialisation sur les écosystèmes.

Notez bien, en passant : une politique intérieure mondiale sans gouvernement mondial tiendra compte « de l’indépendance, de l’obstination et du caractère particulier des États naguère souverains ». Le penseur universaliste était bien loin de nier les singularités culturelles. Du coup, il nous apprenait à ne pas confondre les sources de l’identité (éminemment culturelles) et les lieux du partage (clairement politiques).

Il ne s’agit donc pas de dissoudre les États-nations existants ni de leur imposer un état mondial, mais de créer un lieu qui favoriserait la reconnaissance mutuelle, un lieu où les peuples « se sentent responsables les uns pour les autres ». Ce lieu, malheureusement, nous fait encore défaut : « Au niveau international, nous avons, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, affaire à un ordre cosmopolitique dont le manque d’institutionnalisation est chronique. »

Source du dialogue

À sa retraite, Habermas avait entrepris le projet d’écrire une nouvelle histoire de la philosophie en partant de la période axiale (entre — 800 et — 200 avant notre ère), période de grande effervescence philosophique (les Grecs) et religieuse (le monothéisme), et en recherchant un dialogue entre les cultures.

Pour Habermas, la pensée contemporaine « ne peut, dans le contexte d’une société mondiale multiculturelle, défendre véritablement l’autonomie de la raison commune qu’à la condition de se montrer disposée à l’apprentissage, sans renier pour autant son origine occidentale, et de s’impliquer dans la discussion interculturelle comme une protagoniste parmi d’autres ». Décidément, le philosophe était toujours en quête d’un espace public où l’on pourrait reconnaître le caractère intersubjectif de notre existence.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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