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Guillotiner et condamner… avec retenue?

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Une guillotine improvisée ayant servi à la décapitation d’une marionnette ressemblant au ministre du Travail Jean Boulet a récemment conduit au déclenchement d’une enquête par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Pour être franche, j’ai d’abord été étonnée que cet acte, de toute évidence performatif et symbolique, ait donné lieu à des réactions aussi vives que fermes. Ce n’est pourtant pas la première marionnette à l’effigie d’une figure politique qu’on voit se faire malmener en signe de protestation. Alors pourquoi cela a pris les proportions que l’on observe actuellement, alors que ça aurait pu être un événement anecdotique en marge d’une manifestation ?

Dans la couverture médiatique relatant les événements, certains ont suggéré qu’une telle action constituait une forme de violence politique. Pourtant, on comprend que l’action a eu lieu dans le cadre d’une manifestation tout à fait légale, organisée dans le cadre de la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, laquelle constitue l’expression d’un droit fondamental dans une démocratie. D’ailleurs, l’Alliance ouvrière, le groupe qui est à l’origine de l’action dénoncée, s’est empressée de défendre son geste précisément au nom de la liberté d’expression en invoquant aussi le pouvoir historique de la satire comme moyen de protestation. Mais l’indignation et la colère, elles, persistent.

Si les grandes centrales syndicales qui organisaient la manifestation se sont dissociées de cette action, sans surprise, les dénonciations les plus farouches ont émané de la classe politique, qui s’est sentie directement visée. Cela est légitime, puisque si des citoyennes et des citoyens ont choisi la rue pour s’exprimer, on peut supposer deux choses : d’une part, que des revendications importantes sont en cause (on ne descend pas dans la rue manifester sans raison ni conviction) ; d’autre part, que celles-ci n’ont toujours pas trouvé de réponses satisfaisantes. À qui peut bien s’adresser le peuple dans la rue, sinon qu’à ses représentants politiques ? Donc oui, il y avait de quoi se sentir visé !

Mais y avait-il de quoi qualifier cette mise en scène de « violence politique », de même qu’à la condamner avec autant de vigueur et d’empressement ?

Marionnette, performance, simulacre… De toute évidence, on se situe davantage dans le registre de la représentation et du geste symbolique. Rien qui n’aurait dû être interprété au premier degré. Cela dit, je pense que la réponse de la classe politique dit quelque chose à propos de la violence qu’elle subit, en général, en essayant d’accomplir leur travail.

Depuis quelques années, on assiste en effet à une hausse importante de la violence envers les élus. En 2024, La Presse canadienne titrait déjà à ce sujet : « Les menaces contre les élus en voie de devenir un phénomène normal ». Je crois que c’est à la lumière de ce contexte qu’on peut réellement comprendre la réaction de la classe politique, spectatrice de cette décapitation — aussi théâtrale et satirique se voulait-elle. Conséquence inévitable d’une sensibilité exacerbée et d’une vigilance accrue en réponse à une violence politique bien réelle et sans aucun doute banalisée.

Cet événement, qui aurait pu être anecdotique, nous fournit également l’occasion d’apercevoir ce qui menace nos institutions démocratiques et les voies par lesquelles elles s’expriment. Car la violence politique ne fragilise pas seulement nos élus, elle fragilise aussi les possibilités de s’exprimer et de fonder des dialogues constructifs. Chacun se retrouvant en quelque sorte enfermé dans une réalité qui échappe à l’autre et où, finalement, tout le monde risque de se sentir brimé.

Quand la colère des uns rencontre la colère des autres, aucune résolution n’est possible à moins d’un effort sincère de compréhension mutuelle. Ce qu’on peut déceler au fond, c’est le besoin d’être entendu d’un côté et le besoin de se sentir en sécurité de l’autre ; le tout porté par une exaspération manifeste qui se traduit par certains excès. Il faut espérer que ces tensions n’alimenteront pas encore une fois la polarisation des débats, qui se nourrit elle-même d’excès.

Il faut terminer enfin en disant un mot à propos de ce réflexe, très contemporain par ailleurs, de convoquer le droit à la liberté d’expression pour justifier tout ce qui s’exprime dans l’espace public. Dans son ouvrage Les pathologies de la démocratie, la philosophe et psychanalyste française Cynthia Fleury formulait élégamment l’idée selon laquelle « si les démocraties naissantes se sont bâties en vertu des dynamiques de conquête et de liberté, les démocraties adultes font l’épreuve inverse : celle de la renonciation et de l’autolimitation ». Ainsi, peut-être faudra-t-il apprendre collectivement le pouvoir de la retenue, si on souhaite préserver des valeurs qui nous sont chères et qui permettent d’assurer l’avenir d’une saine démocratie.

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