Les rumeurs de mobilisation et la guerre qui s’éternise en Ukraine poussent de nombreux Russes à se réfugier en Arménie. Rencontre à Erevan, la capitale arménienne, avec ces Russes qui disent non à Vladimir Poutine.

De notre envoyé spécial à Erevan (Arménie), Luc Chaillot - Aujourd'hui à 19:00 - Temps de lecture :

Erevan accueillait cette année le tournoi de football des élèves russes de l’Institut de physique et de technologie de Moscou (MIPT) vivant l’étranger. Il ne se tient plus en Russie depuis le début de la guerre. Photo EBRA /Luc Chaillot Erevan accueillait cette année le tournoi de football des élèves russes de l’Institut de physique et de technologie de Moscou (MIPT) vivant l’étranger. Il ne se tient plus en Russie depuis le début de la guerre. Photo EBRA /Luc Chaillot

Viktor* n’a plus peur d’aller se battre en Ukraine, dans une guerre qui n’est pas la sienne : il y a 15 jours, le jeune homme de 25 ans a fui la Russie pour se réfugier en Arménie. Comme de nombreux Russes depuis les rumeurs d'une nouvelle mobilisation afin de compenser les 1,2 million de soldats russes morts ou blessés.

Pour Viktor, la menace était réelle : « L’armée a tenté de m’enrôler de force pour l’Ukraine », raconte-t-il lors de notre rencontre à Erevan, la capitale arménienne. « J’ai reçu une convocation pour me rendre au commissariat. Ils voulaient m’obliger à passer un examen médical m’autorisant à partir combattre à l’étranger », ajoute le jeune Russe originaire l’enclave russe de Kaliningrad, entre la Pologne et la Lituanie. « J’ai décidé de quitter la Russie sans attendre ».

Les Russes sont de plus en plus nombreux à se mêler à la population à Erevan en Arménie.   Photo EBRA /Luc Chaillot

Les Russes sont de plus en plus nombreux à se mêler à la population à Erevan en Arménie.   Photo EBRA /Luc Chaillot

L’exode russe vers l’Arménie est très visible à Erevan : « Je croise beaucoup de compatriotes qui ont fui par peur d’être enrôlés », explique Ivan*, un Russe de 24 ans qui vit en Arménie depuis trois ans. Il estime le nombre de nouveaux exilés à plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers en quelques semaines.

Hausse des loyers à cause des exilés russes

Ivan a lui-même quitté la Russie peu après le début d’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Il faisait partie des Russes qui ont osé défier Vladimir Poutine en manifestant contre la guerre en mars 2022. Ivan et son frère Alexei ont été arrêtés et condamnés à une amende. « On est partis à l’étranger car on a compris qu’on ne pourrait plus s’exprimer librement », raconte Ivan, qui n’est pas retourné en Russie depuis. « Ce serait dangereux. Je risquerais d’être incorporé dans l’armée », explique le jeune homme qui fait des études d’ingénieur à Erevan. Ivan et Alexei savent que des agents du FSB, le service de renseignement intérieur, soumettent les Russes qui rentrent à un interrogatoire poussé et fouillent leurs téléphones, à la recherche du moindre indice d’opposition à Poutine et à la guerre.

L’Arménie est un des rares pays où les Russes peuvent se rendre sans visa. « On y est libre et la vie est bon marché », constate Viktor qui a trouvé un emploi dans une salle de jeux vidéo. Il envisage maintenant d’y démarrer une nouvelle vie. Beaucoup d’Arméniens parlent russe et l’Arménie n’extrade pas les déserteurs russes vers la Russie.

L’arrivée massive de réfugiés russes a toutefois un effet pervers en exerçant une pression sur le marché immobilier, à l’origine d’une forte hausse des loyers.

L’Arménie a pris ses distances avec la Russie et on voit même des graffitis hostiles à la guerre en Ukraine dans les rues d’Erevan, la capitale arménienne.   Photo EBRA /Luc Chaillot

L’Arménie a pris ses distances avec la Russie et on voit même des graffitis hostiles à la guerre en Ukraine dans les rues d’Erevan, la capitale arménienne.   Photo EBRA /Luc Chaillot

« Les soldats russes sont rackettés »

En refusant d’être enrôlé, Viktor n’a pas cédé à l’argent facile. « L’armée offre une prime d’engagement de 3 millions de roubles (31 300 €) puis un salaire mensuel de 100 000 roubles (1 050 €), mais les soldats sont victimes de racket », raconte-t-il. « Des officiers confisquent leur carte de paiement sous la torture ou en menaçant de les tuer. La structure de commandement profite de la guerre ».

Avant de partir en Arménie, Viktor a hésité à aller se battre aux côtés de l’Ukraine car il a la double nationalité russe et ukrainienne. « Le paradoxe c’est que mon père ukrainien soutient la guerre de Poutine, tandis que ma mère russe est contre », confie-t-il.

Les jeunes Russes en exil dressent un tableau très sombre de la situation en Russie. « Une grande partie de la population est frustrée et désespérée même si certains soutiennent la guerre à cause de la propagande. Mes espoirs de retourner un jour en Russie s’évanouissent. Le régime survivra à la mort de Poutine car les racines du système sont profondes », estime Ivan, heureux malgré tout de sa nouvelle vie en Arménie.

* Ces prénoms ont été changés

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