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Guerre commerciale Canada-États-Unis : le coût de l’incertitude

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Un an après les premiers décrets protectionnistes du président Donald Trump, l'économie canadienne porte les cicatrices d'une confrontation commerciale marquée par l'imprévisibilité, selon plusieurs analystes. Si l'effondrement total a été évité, le climat d'incertitude impose un coût structurel aux entreprises et contraint Ottawa à trouver de nouveaux partenaires commerciaux.

Une incertitude accrue pèse sur notre prévision et l’éventail des issues possibles est plus large que d’habitude, a déclaré Tiff Macklem, le gouverneur de la Banque du Canada durant sa déclaration sur le taux directeur du Canada mercredi.

La politique commerciale des États-Unis reste imprévisible et les risques géopolitiques sont élevés.

Le 1er février 2025 devait marquer le début des droits de douane sur toutes les exportations canadiennes – mais, si le gouvernement Trudeau avait réussi à en repousser l’entrée en vigueur à l’époque, l’année de négociation qui s'ensuivit n’a pas été de tout repos : Washington a multiplié les prétextes pour obtenir des concessions en tout genre – bien que certaines menaces ne se soient pas toujours concrétisées.

Si certains secteurs, soit l’acier et l’aluminium, le bois d'œuvre et l’automobile, ont été lourdement frappés par les tarifs sectoriels, le conflit commercial a eu un effet global moins important que prévu jusqu’à présent.

En revanche, Florence Jean-Jacobs, économiste principale au Mouvement Desjardins, estime que l'impact le plus insidieux à moyen et long terme se lit dans les registres d'investissement des entreprises.

Il y a eu quand même une rupture importante dans le sens qu'il y a beaucoup d'incertitudes quant au respect des engagements des États-Unis , explique-t-elle.

Portrait de Florence Jean-Jacobs.

Florence Jean-Jacobs explique que les entreprises se disent freinées par l’incertitude et le manque de visibilité sur la demande future.

Photo : Gracieusté de Florence Jean-Jacobs.

Les entreprises ont besoin de prévisibilité, note Mme Jean-Jacobs.

Quand on ne sait pas à quoi va ressembler notre carnet de commandes, si nos partenaires américains vont continuer à acheter malgré les droits de douane en place, si M. Trump va en ajouter d'autres la semaine prochaine – ça a mis sur pause des projets d'investissement.

Les données de Statistique Canada montrent d’ailleurs des contractions des investissements des entreprises pour la machinerie, l'équipement et d'autres structures non résidentielles durant les premier (nouvelle fenêtre), deuxième (nouvelle fenêtre) et troisième (nouvelle fenêtre) trimestres de 2025.

L’investissement des entreprises, c’est souvent ce qui va générer de la productivité, donc des gains à notre niveau de vie, explique Mme Jean-Jacobs. Le Canada là-dessus, même avant M. Trump, depuis 10 ans, on n’avait pas fait les investissements nécessaires. Mais là, on a en quelque sorte pris un pas de recul dans une situation qui était déjà préoccupante.

Un bilan contrasté

Pour William Pellerin, associé en droit international commercial pour le cabinet d'avocats McMillan, le bilan de cette première année est contrasté. Si une partie de l'économie poursuit ses activités au jour le jour, on voit des secteurs qui ont été très frappés, où les dynamiques ont complètement cessé, où il y a vraiment une rupture entre les échanges commerciaux canado-américains, affirme-t-il.

Il donne comme exemple les fabricants de meubles : entre la perte de l'accès aux États-Unis et l'effritement du marché domestique au profit de concurrents étrangers, plusieurs entreprises se retrouvent désormais au bord de la faillite, selon l’avocat.

Face à cette pression, Ottawa a multiplié les gestes de bonne volonté envers les États-Unis. M. Pellerin rappelle que le Canada a notamment abandonné sa taxe sur les services numériquespour apaiser le gouvernement américain. Selon lui, ce genre de concessions a permis de sauver les meubles en maintenant un tarif moyen relativement bas – grâce à l’exception aux droits de douane pour les produits conformes à l’ACEUM.

William Pellerin, avocat en droit commercial international et associé chez McMillan.

William Pellerin précise que les exportations canadiennes font toujours face aux plus bas droits de douane moyens pour les exportations vers les États-Unis.

Photo : Cabinet McMillan

En revanche, M. Pellerin souligne les limites de la diversification des exportations canadiennes vers de nouveaux marchés internationaux. Ce n’est pas le gouvernement en fin de compte qui décide si une compagnie va exporter envers un autre pays et c’est cette dynamique commerciale-là qui prend beaucoup de temps à développer, explique-t-il.

Un appauvrissement du débat politique

Pour Peter Graefe, professeur de sciences politiques à l'Université McMaster, la fin de la relation spéciale avec les États-Unis a provoqué un sentiment d’amitié trahie dans la population canadienne.

Ce qui était peut-être moins prévisible, c'est jusqu'à quel point, au niveau populaire, il y a eu une réaction importante où les Canadiens se sentent floués [par les États-Unis], dit-il.

Sur le plan électoral, le politologue observe que l'instabilité a étouffé le débat démocratique, poussant les électeurs à se ranger derrière les gouvernements en place par réflexe de protection, un phénomène similaire à celui qu’il a observé durant la pandémie.

Portrait de Peter Graefe.

Peter Graefe estime que le climat d’incertitude a aidé à faire élire Mark Carney, qui a été en mesure de se présenter comme le candidat le plus sérieux et le plus capable de gérer la complexité du moment, selon le politologue.

Photo : Radio-Canada

L'effet du climat d'incertitude, c'était d'appauvrir notre débat politique, car au lieu d'avoir un débat ouvert sur une question très importante [...], on a eu des élections qui étaient plus ou moins des référendums sur les leaders en place.

D’un point de vue économique, il estime que l’incertitude force le Canada vers une économie axée surtout sur l’extraction massive de ressources naturelles, faute d'un accès prévisible au marché américain pour les produits finis.

Vers une diplomatie transactionnelle

Pour Diya Jiang, spécialiste des relations économiques canado-américaines à l’Université McGill, l’imprévisibilité de Washington a forcé Ottawa à adopter une posture diplomatique beaucoup plus pragmatique, délaissant parfois ses positions traditionnelles basées sur les valeurs pour assurer sa survie économique.

Le Canada se présente comme [...] un partenaire stable et prévisible, mais l'instabilité dans la relation avec les États-Unis a rendu ce message tellement compliqué, explique-t-elle.

Mme Jiang observe que l’intégration profonde des chaînes d'approvisionnement nord-américaines est passée d'un atout stratégique à un risque opérationnel majeur pour les entreprises.

Cette incertitude [rend] la planification tellement difficile. [...] On ne sait jamais s'il va y avoir un nouveau tarif. [...] Avant, être lié avec les États-Unis, c'était un avantage, mais aujourd'hui, cet avantage est moins clair.

Portrait de Diya Jiang.

Diya Jiang estime que l’incertitude permanente rend toute planification à long terme pour les entreprises périlleuse, car les règles du jeu peuvent changer d'un jour à l'autre par simple décret présidentiel.

Photo : Gracieusté de Diya Jiang

À long terme, la chercheuse estime que la relation canado-américaine va changer durablement.

Elle entrevoit désormais une entente purement transactionnelle et fragmentée, où chaque secteur fera l'objet de négociations isolées et tendues, forçant le Canada à utiliser ses ressources naturelles comme levier durant les négociations.

C'est un peu un signal d’alarme pour le Canada à diversifier nos partenaires commerciaux et à trouver notre avantage comparatif, par exemple sur les ressources énergétiques et les minéraux critiques. Peut-être qu’à long terme, ce sera une bonne chose pour le Canada, mais en ce moment, il faut survivre, conclut-elle.

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