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Le Groenland restera l'un des sujets les plus bizarres des deux mandats de Donald Trump. Rappelons les faits. Dès 2018, le milliardaire Ronald Lauder, héritier de l'empire des cosmétiques Estée Lauder, suggère au président états-unien d'acheter le territoire autonome danois. Des approches sont faites, plus ou moins secrètes, envers le Danemark. Quand la presse s'en empare, la Première ministre danoise, alors en visite au Groenland, qualifie l'idée d'«absurde». Furieux, Donald Trump annule une visite d'État au Danemark, qui était prévue en septembre 2019.
Mais le milliardaire américain, élu à nouveau président en novembre 2024, a la rancune tenace. Le 7 janvier 2025, quelques jours avant sa seconde investiture, ses premières attaques portent sur le Canada, le canal de Panama, mais surtout le Groenland. Et depuis, les déclarations sur le Groenland n'ont pas cessé. Or, depuis la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026, l'hubris du locataire de la Maison-Blanche ne connaît plus de limites.
Le même jour, Katie Miller, l'épouse de Stephen Miller, directeur de cabinet adjoint et l'un des conseillers les plus à droite du président, partage sur le réseau X une carte du Groenland aux couleurs états-uniennes avec la mention «bientôt». Puis le lendemain, Donald Trump remet ça devant un groupe de journalistes à bord d'Air Force One: «Nous allons avoir le Groenland, nous en avons besoin, ses habitants veulent être avec nous.»
SOON pic.twitter.com/XU6VmZxph3
— Katie Miller (@KatieMiller) January 3, 2026Depuis deux semaines et l'intervention militaire au Venezuela, le sujet groenlandais est même devenu une obsession. Les déclarations se multiplient, presque tous les jours. Le mercredi 14 janvier, les ministres des Affaires étrangères du Danemark et du Groenland rencontraient leur homologue américain Marco Rubio et le vice-président J.D. Vance. La réunion s'est terminée sur le constat d'un désaccord profond. Le même jour, quelques pays européens, dont la France, annoncent envoyer un contingent militaire symbolique pour un bref exercice de reconnaissance.
Dans la foulée, après une première menace dévoilée le 16 janvier, Donald Trump annonce, le lendemain, une possible augmentation des droits de douane à l'encontre des pays «délinquants», à savoir le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande, dès le 1er février et jusqu'à ce qu'un «accord soit conclu pour l'achat complet et total du Groenland». C'est la «stratégie du fou» («madman strategy» ou «madman theory», inventée par Richard Nixon). Comment s'y retrouver?
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Pourquoi Donald Trump tient-il tant au Groenland?
Son ego. Parmi la liste de ses obsessions, le Groenland occupe une place particulière, à l'instar du prix Nobel de la paix ou de sa tête sur le mont Rushmore… À cela, il existe de nombreuses raisons. D'abord, Donald Trump est obsédé par sa place dans l'histoire. Or, il admire beaucoup ses prédécesseurs James Monroe (1817-1825), William McKinley (1897-1901) et Theodore Roosevelt (1901-1909). Le premier acheta la Floride à l'Espagne en 1819, le deuxième fut derrière l'annexion d'Hawaï en 1898 et acquit Porto Rico à l'issue de la guerre hispano-américaine de 1898, quand le troisième supervisa la construction du canal de Panama, au début du XXe siècle.
Et c'est sans compter sur l'achat de la Louisiane en 1803 par Thomas Jefferson (1801-1809), celui de l'Alaska auprès de la Russie, sous le mandat d'Andrew Johnson (1865-1869), ou encore l'acquisition des îles Vierges américaines (anciennement Indes occidentales danoises) par Woodrow Wilson (1913-1921)… auprès du Danemark en 1917. Nul doute que Donald Trump a déjà remarqué que le Groenland, s'il l'achetait, serait la plus grosse acquisition territoriale, en superficie, de l'histoire des États-Unis…
Les terres rares, les métaux et les ressources énergétiques. Au Groenland, l'accumulation de couches géologiques, protégées par la glace, explique la profusion de nombreux métaux industriels, tels que le fer, le nickel, le cuivre et l'argent, mais aussi stratégiques, comme le zinc, le lithium, le manganèse, le cobalt, le graphite, ainsi que de l'or, des diamants, des rubis et bien sûr des terres rares (ermium, thulium, prométhium, etc.). Cette présence constitue un gros enjeu pour l'administration Trump en raison de la domination chinoise sur les terres rares (environ 70% de la production mondiale). L'île dispose aussi de gisements pétroliers. De gros doutes subsistent quant à la rentabilité de l'exploitation.
Le Dôme d'or (Golden Dome). Le bouclier spatial antimissile que veut construire Donald Trump donne une grande importance au Groenland. En effet, l'île se trouve sur la trajectoire la plus courte des missiles en provenance de Russie ou de Chine.
Le «passage GIUK». Pendant la Guerre froide, le Groenland était situé sur l'une des routes maritimes stratégiques les plus importantes. L'axe Groenland-Islande-Royaume-Uni (ou GIUK, pour «Greenland, Iceland, United Kingdom» en anglais) sépare l'Atlantique de l'Arctique, d'où son importance géostratégique.

Carte du passage GIUK (pour Groenland-Islande-Royaume-Uni en anglais). | Central Intelligence Agency / domaine public / Wikimedia Commons
Le «grand jeu» de l'Arctique. On parle de «Nouveau Grand Jeu»: avec la fonte des glaces, les routes maritimes passant par le pôle nord vont devenir navigables, ce qui conduira à une révolution du commerce mondial, de l'extraction de métaux ou d'hydrocarbures, mais aussi l'enjeu d'une compétition entre grandes puissances, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Europe et le Canada.
Quelles options Donald Trump a-t-il à sa disposition?
Courtiser le Groenland. Après son discours du 7 janvier 2025, le président états-unien a envoyé Donald Trump Junior pour une visite de courtoisie. Ça n'a rien donné. En mars 2025, ce sont le vice-président J.D. Vance et sa femme Usha qui se déplacent à leur tour. Ils commencent par une visite de la base spatiale américaine de Pituffik (anciennement base aérienne de Thulé), située dans le nord-ouest du pays constitutif du royaume du Danemark. Quand il devient clair que leur passage à Nuuk, la capitale située au sud-ouest, va donner lieu à des manifestations, ils repartent après une visite-éclair qui n'aura duré que trois heures.
La menace et le chantage. Au vu de l'échec de la première méthode, le président Trump s'en remet à sa démarche préférée, c'est-à-dire présenter l'expression de sa volonté, non pas comme une négociation, mais comme un fait accompli, de façon à humilier, impressionner, sidérer l'autre partie et obtenir le meilleur accord. C'est le «playbook Trump». C'est ainsi qu'il a déjà obtenu des concessions absurdes de la part de l'Union européenne (UE) sur les droits de douane ou des autres pays de l'OTAN sur l'augmentation des budgets de la défense à 5% de leur produit intérieur brut annuel. Maintenant, Donald Trump vient donc d'annoncer des droits de douane punitifs envers huit pays européens, parce qu'ils refusent d'abandonner leur souveraineté!
Acheter le Groenland. Aujourd'hui, plus de 40% du territoire des États-Unis a été acheté. En 1867, lors de l'acquisition de l'Alaska, l'idée d'acheter le Groenland avait déjà été évoquée. En 1946, Harry Truman a fait une offre secrète de 100 millions de dollars au gouvernement danois. Les chiffres actuels qui circulent parlent de 700 milliards de dollars, c'est-à-dire 70% du budget annuel de la Défense, ou de 1.000 milliards sur vingt ans…
Pourtant, les déclarations intempestives des derniers mois rendent cette option moins probable. D'abord, selon les sondages, la population états-uniennes, qui souffre toujours de l'inflation et d'une économie au ralenti, ne semblent pas très encline. Ensuite, la population groenlandaise est hostile à l'idée de rejoindre les États-Unis. Même chose pour le Danemark, qui aurait le sentiment de s'être fait acheter. Enfin, l'acquisition ne pourrait pas raisonnablement avoir lieu sans l'organisation d'un référendum au Groenland, ce qui n'est pas gagné d'avance. En gros, avec ses menaces, Donald Trump a probablement augmenté le prix à payer.
Un traité de libre-association. L'autre idée serait de s'inspirer d'accords similaires avec de petites îles du Pacifique comme les îles Marshall et signer un traité de libre-association (Compact of Free Association ou COFA, en anglais). Avec cette éventualité, le Groenland resterait indépendant des États-Unis mais bénéficierait d'avantages commerciaux et les États-Unis auraient davantage les coudées libres pour investir. Toutefois, se pose un gros problème juridique: quid du Danemark? Et au vu des déclarations de Donald Trump, un tel résultat, quoique raisonnable, apparaîtrait comme un échec politique.
L'indépendance. Pousser les Groenlandais à se séparer du Danemark au plus vite. Une fois indépendant, le Groenland ne pourrait pas résister à la pression de Washington. Entre menaces, installation de nouvelles bases, présence militaire et offres de revenus liés à l'exploitation minière, le territoire autonome peuplé de seulement 56.000 habitants n'aurait d'autre choix que de se plier au grand voisin nord-américain. Or, là aussi, Donald Trump s'est probablement tiré une balle dans le pied. Comme l'indiquent les résultats des élections législatives groenlandaises du 11 mars 2025, les attaques trumpiennes ont produit l'effet opposé, puisque le parti de centre droit Demokraatit (jusqu'à alors dans l'opposition) l'a emporté, propulsant ainsi Jens-Frederik Nielsen au poste de Premier ministre du Groenland.
L'intervention militaire. Théoriquement, les États-Unis disposent de plus de soldats au Groenland que le Danemark (150 à Pituffik contre une centaine). Une intervention armée serait techniquement assez facile pour le moment, mais les conséquences seraient dramatiques. Comme l'a déjà indiqué Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, ce serait la fin de l'OTAN. Et une trahison ultime envers le Danemark. Les problèmes ne s'arrêteraient pas là. Que feraient les États-Unis quand les pays européens leur demanderaient de fermer leurs bases? Comment Donald Trump expliquerait-il ça à la frange néoconservatrice du Parti républicain?
Quelles sont les options de pays européens?
En parallèle de la rencontre stérile entre les ministres des Affaires étrangères danois et groenlandais avec J.D. Vance et Marco Rubio, les Européens ont envoyé une mission militaire composée de soldats français, allemands, suédois et norvégiens. Officiellement, le but est à la fois de démontrer la capacité des Européens à envoyer des soldats sur zone rapidement et, selon l'Allemagne, de contrer la présence grandissante de la Russie et de la Chine dans la région. De plus, la diplomatie française a annoncé, le 14 janvier, qu'elle allait ouvrir un consulat au Groenland le 6 février.
Des bases militaires. La seule façon de rééquilibrer la relation Europe-administration Trump est par l'étalage de la force. Et pour cela, nul besoin de l'UE, dont la crédibilité avec l'administration MAGA est proche de zéro. Alors laissons les pays prendre les initiatives: l'annonce de l'installation de bases militaires danoises, françaises, allemandes, avec des effectifs conséquents, des stations d'écoute et des stations de surveillance, et aussi la création d'une base navale, danoise, ou multinationale sur la côte est de l'île enverrait un message très clair à Washington. Pour la première fois depuis trente ans, l'Europe n'aurait pas fait preuve de faiblesse. En revanche, il faut aller vite afin de couper l'herbe sous le pied du président américain.
Un référendum. C'est une option qui semble inéluctable. Ce qui compte, c'est le choix de la date. À quel moment interviendrait-il dans le séquencement de l'escalade et désescalade? Mais il est clair qu'un choix donné à la population groenlandaise entre indépendance, maintien du statut actuel et intégration aux États-Unis aurait l'avantage d'apporter une certaine clarté.
S'appuyer sur les accords existants (que Donald Trump n'a sûrement pas lus). Les accords de 1951 (Greenland Defense Agreement) stipulent que les États-Unis peuvent installer autant de bases qu'ils le souhaitent.
Offrir une possibilité économique aux États-Unis. Créer une société nationale groenlandaise d'extraction qui accordera les licences aux sociétés minières américaines, européennes, canadiennes et australiennes en priorité, susceptibles d'extraire des terres rares, métaux stratégiques et hydrocarbures.
Œil pour œil. Toute action agressive de la part de l'administration Trump entraînera une réplique: droits de douane, menaces, etc. De plus, l'acquisition par la force ou le chantage conduirait à la fin de l'OTAN et à la fermeture immédiate de toutes les bases américaines en Europe. L'argument défaitiste que l'on entend, la solitude de l'Europe face à la menace russe, est absurde. C'est probablement la condition nécessaire pour que l'Europe prenne enfin son effort de défense au sérieux.
Le modèle «allemand». Partager le Groenland en zones d'influence: danoise, américaine et européenne. Avec des obligations militaires bien précises: équipement, effectifs, nombre de bases. L'Europe et les États-Unis accéléreraient la militarisation de l'Arctique, mais depuis 2022, la nouvelle Guerre froide a commencé. Alors, on en parle ou on agit.
Il est absurde de se plaindre à la fois de l'agressivité conquérante de Donald Trump et de se lamenter du désengagement américain sur le théâtre européen, absurde de tolérer les humiliations et refuser de faire les efforts nécessaires sur l'augmentation des budgets de défense, futile d'être choqué par les leçons de démocratie et de croissance économique de la Maison-Blanche et refuser d'engager les réformes nécessaires (économiques, sociétales) qui remettraient les pays européens sur le chemin de la prospérité. Le monde a radicalement changé depuis cinq ans. Tout est possible à force de volonté. La seule chose impossible, c'est un illusoire retour «à la normale».





























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