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GetTransfer.com est active au Québec en toute illégalité

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Le Devoir Enquête

Une plateforme internationale de transport, GetTransfer.com, exerce ses activités au Québec en toute illégalité et sans rémunérer plusieurs des chauffeurs qui ont réalisé des courses pour elle. « Le taxi est devenu une jungle, déplore l’industrie, et personne ne surveille ce qui se passe. »

GetTransfer.com, une application qui s’apparente à Uber ou à Lyft, ne brille pas par sa modestie. « Le plus grand marketplace de transport au monde », présent dans « plus de 180 pays », promet de « bons tarifs » aux usagers et de « généreux pourboires » à ses chauffeurs.

« Gagnez plus d’argent avec nous », indique l’entreprise dans une offre d’emploi alléchante qui a convaincu des milliers de personnes de prendre le volant pour GetTransfer.com dans le monde.

Plusieurs d’entre elles, aujourd’hui, s’en mordent les doigts. Les groupes de chauffeurs qui accusent GetTransfer.com de les avoir floués pullulent sur Facebook et plusieurs se mobilisent pour intenter une action collective contre l’entreprise. De l’Amérique du Sud au Moyen-Orient, des Balkans à l’Europe de l’Ouest, des milliers de chauffeurs accusent l’entreprise de profiter de leurs services et d’empocher l’argent de la clientèle sans rien leur verser en retour.

« Depuis 2023, nous avons dû conduire au moins 100 dossiers liés à GetTransfer, explique au Devoir l’avocat chypriote Marios Apostolidis. La très vaste majorité des litiges concernent des courses impayées et se règlent à l’amiable. »

Les sommes dues réclamées par les plaignants varient de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers d’euros, poursuit Me Apostolidis. « Depuis 2024, l’entreprise éprouve des problèmes de liquidités, observe-t-il. Honnêtement, je ne sais pas combien de temps elle pourra continuer comme ça. »

Le Québec n’échappe pas à ce que la majorité des chauffeurs qualifient de « fraude » sur Facebook.

« Chacun essaie de survivre comme il peut »

Derrière le volant de son véhicule, Mohamed Dardari a observé l’industrie du taxi sombrer dans l’anarchie au cours des dernières années. « Il n’y a plus aucun contrôle depuis l’adoption de la loi 17 » sur le transport rémunéré, se désole cet ancien président de Taxi Coop. « La loi aurait pu structurer l’industrie du taxi, mais, à la place, tout le monde peut s’improviser chauffeur et chauffeuse. Nous avons rempli les rues et personne ne surveille ce qui se passe. »

Dans cette « jungle », M. Dardari a vu plusieurs collègues devenir des proies au cours des derniers mois. « Il y a maintenant un marché noir qui échappe à tout contrôle au Québec, déplore le chauffeur. Les gens qui veulent faire un peu d’argent sont prêts à faire n’importe quoi, chacun essaie de survivre comme il peut pour arriver à la fin du mois. »

Le Devoir a parlé à deux personnes de Québec qui ont fait affaire avec GetTransfer.com au cours de la dernière année et demie. Elles ont accepté de témoigner de manière anonyme puisque toutes deux travaillent pour des enseignes de taxi qui n’autorisent pas leur personnel à proposer leurs services ailleurs que chez elles.

L’entreprise, racontent-elles, payait correctement au début, puis la bonne affaire a commencé à dérailler en novembre. Voilà maintenant neuf mois que GetTransfer.com ne les paie plus.

Dans un cas, la somme due s’élève à 8000 $US, selon un historique des courses consulté par Le Devoir.

« C’est environ 25 % de mes revenus annuels, précise la victime. C’est sans compter ce que j’ai dépensé pour faire ces courses-là. J’ai contacté l’entreprise par courriel parce que c’est impossible de parler à quelqu’un de vive voix, mais c’est toujours la même réponse : tout doit s’arranger bientôt… »

Devenir chauffeur sans permis de conduire

Visible à grand renfort de publicités sur les réseaux sociaux, GetTransfer.com assure exercer ses activités en conformité avec les lois locales. Au Québec, pourtant, elle les enfreint toutes. L’entreprise n’a par exemple jamais demandé, et encore moins obtenu, l’autorisation pour fonctionner en sol québécois.

« GetTransfer n’est pas connue à la Commission des transports du Québec (CTQ), indique cette dernière par courriel. Ce service de transport rémunéré n’est pas inscrit dans le registre des répartiteurs et n’est pas non plus un répondant. »

Cette façon de faire constitue une infraction, martèle la SAAQ. « Offrir ou organiser du transport rémunéré de personnes sans respecter le cadre réglementaire, c’est illégal », assure la Société d’assurance-automobile, et toute entité omettant de s’enregistrer à la CTQ ou employant des chauffeurs non qualifiés s’expose à des sanctions maximales de 100 000 $.

Il revient aux quelque 350 contrôleurs routiers d’assurer le respect des lois qui encadrent le transport rémunéré au Québec, mais ceux-ci ne réalisent plus d’opérations de surveillance sur route à l’improviste depuis que le Tribunal administratif du travail a décidé de les suspendre, au printemps 2025, pour des raisons de sécurité. Quand les contrôleurs reprendront leurs patrouilles, ils devront porter une arme, mais la SAAQ doit, d’ici là, aménager ses locaux et offrir la formation nécessaire pour respecter l’ordonnance.

Établi à Chypre, fondé par un Russe

Le siège social de l’entreprise se situe dans la tour Spyrides, un établissement de Nicosie, la capitale chypriote. L’édifice paraît particulièrement prisé par des sociétés de portefeuille russes tombées sous le coup de sanctions internationales après l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Selon une recension du Devoir, au moins 20 entités enregistrées dans la tour Spyrides, dont certaines associées à des oligarques milliardaires, sont dans le collimateur de Kiev pour leurs liens, parfois étroits, avec le régime de Vladimir Poutine.

C’est dans ce voisinage que KG Global Limited, la société de portefeuille propriétaire de GetTransfer.com, a pignon sur rue. L’île de Chypre accueille de nombreuses fortunes russes en raison de son régime fiscal avantageux et de ses lois opaques sur la confidentialité du capital.

C’est Alexander Sapov, un Russe domicilié à Limassol — ville du littoral chypriote aussi connue comme « Moscou-sur-la-Méditerranée » —, qui a fondé GetTransfer.com en 2018. Sur son site personnel, il vante ses faits d’armes entrepreneuriaux — il se présente notamment comme un « visionnaire » qui « a révolutionné l’industrie de la mobilité mondiale » — et affiche les prix et les accolades reçus par GetTransfer.com depuis sa création.

« L’engagement d’Alexander pour la transparence, l’équité et la confiance à l’égard des passagers, mais aussi des chauffeurs, continue d’alimenter la croissance de l’entreprise », indique son site Web.

Le Devoir a présenté une série de questions à GetTransfer.com concernant la légalité de ses activités au Québec, en plus de demander à deux reprises une entrevue avec Alexander Sapov. Les nombreuses tentatives de joindre l’entreprise demeurent, encore à ce jour, lettre morte.

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