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Les slogans que brandissent les lycéens sur leurs pancartes lors des manifestations actuelles font le tour des réseaux. Et démontrent leur créativité, ainsi qu’une maîtrise du langage qu’ils emploient à leur manière. Décryptage avec la linguiste Julie Neveux.
Depuis fin septembre, ils expriment leur colère, leurs revendications. Mais aussi leur humour, leurs idées, et un authentique talent pour manier le langage bien à leur façon. Devant leurs lycées comme dans la rue, les adolescents rivalisent d’inventivité pour imaginer les slogans qu’ils partagent sur les réseaux sociaux, inscrivent sur leurs pancartes et chantent pendant les manifestations. «Fâchés pas fachos», «On veut le bac pas la BAC»… Les mots sont lapidaires, la vanne souvent drôle, l’efficacité redoutable. «De manière générale, un slogan doit être scandable, remarquable, mémorisable et partageable, analyse Julie Neveux (1), linguiste, professeur de littérature anglaise et dramaturge. Ce qui est intéressant avec ceux des lycéens, c’est qu’ils ont une dimension multimodale : il y a les mots, mais aussi des dessins, des couleurs, l’utilisation de la pop culture… Cette jeunesse se distingue aussi par son intertextualité, des formulations qui génèrent différents niveaux de signification.»
«Bismillah c’est les ténèbres», «Génération 6/7 refait Mai 68», «Macron pas bebew»… On parle ici d’un vocabulaire que les plus de 20 ans ne peuvent (souvent) pas comprendre. Une démarche contreproductive, quand on est censé s’adresser à des ministres, des préfets, ou au président de la république ? «Non, car une manifestation, ce n’est pas un argumentaire qu’on déroule, c’est une émotion dont on montre la source, explique Julie Neveux. Ces slogans portent surtout un facteur de connivence, d’identification : cette jeunesse est mobilisée par des références communes. L’argumentation intervient dans un second temps, lorsqu’elle porte ses revendications devant les autorités concernées.» Mais pas d’inquiétude si, en «manif», vous n’avez pas toutes les «refs» qu’emploient les lycéens pour montrer à quel point ils sont «déter» (trois belles «troncations par apocope», aka des diminutifs, NDLR). Voici de quoi les comprendre et surtout, de quoi savourer leur réjouissante créativité.
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«Bismillah c’est les ténèbres»
Cet étrange message est attribué à des policiers soupçonnés d’avoir tenté de s’infiltrer dans les groupes de discussion des lycéens. C’est en cherchant à imiter le langage de ces derniers qu’ils auraient utilisé cette expression, qui utilise un terme arabe signifiant «Au nom de Dieu», «les ténèbres» faisant référence aux troubles provoqués par certaines manifestations. Après qu’elle est devenue virale par son non-sens, les lycéens (et au-delà) l’ont volontairement reprise afin de se moquer et dénoncer cet épisode.
Julie Neveux : «J’aime beaucoup cette expression, car j’ai beaucoup d’admiration pour une génération qui fait preuve d’humour, d’ironie, de capacité de recul critique par rapport aux stigmates qu’on plaque sur elle. Non seulement cette façon de parler n’est pas celle des jeunes, mais elle est raciste : «Bismillah» s’emploie dans des rituels religieux qui ne sont pas du tout liés à la violence. De plus, c’est vraiment l’arroseur arrosé. Ce slogan montre ce qu’il peut signifier à un troisième degré : «Oui, on est en colère et c’est vous qui l’avez cherché».
«Génération 6/7 refait Mai 68»
«6/7» renvoie au mème viral «six-seven», popularisé sur TikTok en 2025 à partir du morceau Doot Doot (67) du rappeur américain Skrilla, sorti en 2024. Il s’accompagne d’un geste où les deux mains, paumes vers le haut, montent et descendent alternativement comme pour peser deux options. Un geste devenu aujourd’hui une référence commune à toute la Génération Z.
Julie Neveux : «Le signe fonctionne au niveau de sa graphie : si on ne fait que le prononcer, ça ne marche pas, il faut le lire. “6/7” est une expression qui a vraiment servi à véhiculer un stéréotype de jeunes décérébrés, à les déconsidérer. C’est le non-sens, l’absurdité. Le mettre en parallèle avec Mai 68 constitue un beau geste transgénérationnel, parce qu’il va puiser dans le réservoir mythologique d’un événement qui a, depuis longtemps, acquis ses lettres de noblesse. Ce slogan montre à la fois de l’humour, une capacité à sacraliser sa cause. Et à dépasser les fossés générationnels pour faire cause commune.»
«Macron pas bebew»
Le mot «bebew», («bébé» prononcé avec une sorte de «ou» à la fin, NDLR) est le surnom de Greg Yega, candidat de téléréalité marseillais très apprécié, révélé en 2019 dans Les Marseillais Asian Tour, sur W9. Popularisé notamment par ses apparitions dans Les Marseillais vs le Reste du monde à partir de 2020, le personnage est devenu une référence dans la culture de la téléréalité. Le slogan qui détourne ce surnom vise à exprimer une certaine moquerie envers Emmanuel Macron.
Julie Neveux : «C’est une façon de s’approprier, en la transgressant, la figure du président, tout en l’incluant dans un jeu (Les Marseillais et toutes leurs déclinaisons, NDLR) qui évalue des candidats sur les critères de désirabilité, mais de façon hyper populaire, ludique et ridicule. Ce qui est drôle, c’est que c’est légèrement sexualisant, mais un peu gênant. Le langage type “mon bébé” ou “mon chou”, qu’on utilise en couple, constitue également une façon de s’approprier l’autre dans la sphère domestique : il n’y a aucune distance entre soi et la personne qu’on caractérise de la sorte. De plus, il est infantilisant : tous les linguistes qui étudient l’apprentissage du langage vous diront qu’il s’inspire du babil, cette phase où les bébés répètent les syllabes. Ces éléments ajoutent du comique à la locution, et constituent des armes massives pour désacraliser une figure d’autorité. Enfin, il s’agit encore d’une stratégie de retournement du stigmate qui voudrait que les jeunes soient idiots, et passionnés de téléréalité.»
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«Nous sommes les gilets jeunes»
Un jeu de mots qui fait évidemment référence au mouvement des gilets jaunes, qui a porté ses revendications lors de nombreuses manifestations en 2018, et reprend du service lors de celle prévue le 17 octobre, conjointement à celles des lycéens.
Julie Neveux : «Ce slogan joue sur une forme d’humour qu’on appelle, en linguistique, le défigement. Cela part d’une locution, d’un groupe de mots qui est devenu comme un bloc figé : “les gilets jaunes” évoque le mouvement que ces derniers ont représenté, ainsi que leur colère. En mettant “jeunes” à la place, non seulement on défige l’expression avec un mot un peu différent, mais on active dans le cerveau de l’interlocuteur une référence commune qui, de plus, fait sourire. Ce jeu de mots, en stylistique, est une paronomase : on joue sur un son proche, mais différent. Cela crée de l’engagement chez l’interlocuteur, qui est heureux de l’avoir compris. Ce qui crée également un effet de connivence avec lui.
«J’ai un emploi du temps aussi chargé que le casier de Le Pen»
Une référence, là encore évidente, aux différentes affaires de justice auxquelles Marine Le Pen a été mêlée, et au rejet des lycéens envers le RN.
Julie Neveux : «Ce slogan joue sur la polysémie, et la littéralisation : il passe du sens figuré de “chargé” au sens littéral. La perspective du casier de lycéen est soudain confrontée à une affaire de corruption. Cette conflagration entre les deux registres a un impact très fort. Le slogan acquiert sa capacité à dénoncer à la fois de façon hyper impactante, et très drôle.»
Boss Lady de Theodora et Sexy Nana d’Aya Nakamura
Dans les manifestations, on a vu de nombreuses jeunes femmes utiliser les termes de «Boss Lady», titre d’une chanson de la rappeuse Theodora, sur leurs pancartes. Ou reprendre le refrain de Sexy Nana, d’Aya Nakamura, dont la première phrase du refrain («C’est toujours ma faute, tu dis, hein ?»), devenue une «trend» sur les réseaux sociaux, exprime la colère et la rébellion.
Julie Neveux : «Tous les énoncés autour des “Boss ladies” constituent un courant très puissant d’empouvoirement. Ce sont des femmes qui disent : “Ok, tu m’as mal traitée mais regarde, moi, je m’émancipe. Mon identité, je l’assume, je la pose dans la rue et je m’en empare”. Il s’agit encore du retournement d’un double stigmate, celui du côté populaire de la culture urbaine, et du féminin.»
«La jeunesse s’exprime, la police réprime»
Un slogan qui fonctionne par l’efficacité de sa rime, à l’image de «On veut le bac pas la BAC», «Fâchés pas fachos», ou son excellent corollaire, «On n’aime pas Trotro les fachos», référence au petit âne qui fut l’un des héros d’enfance des manifestants.
Julie Neveux : «Les slogans sont, de manière générale, proches d’autres formes courtes qui peuvent être à la fois scandées et chantées, à savoir la chanson et le poème chanté. Cela fait partie des énoncés qui doivent être performés, c’est-à-dire joués, parlés, incarnés. Quant à la rime, elle favorise la mémorisation. Le cerveau est attiré par les sons similaires, il les retient. Enfin, le parallélisme des termes crée un choc. On voit d’un côté l’innocence. Et de l’autre, la brutalité de la répression.»
(1) Avec la langue, de Julie Neveux et Jul, Grasset, 2026.


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