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Le gouvernement dirigé par Mark Carney répète depuis un an que le Canada deviendra une « superpuissance énergétique » grâce à la croissance de la production et des exportations d’énergies fossiles au cours des prochaines années. Ce soutien sans équivoque du fédéral à l’industrie la plus polluante au pays s’inscrit dans la foulée du développement pétrolier et gazier promu à l’ère libérale de Justin Trudeau. Sauf que, désormais, la lutte contre la crise climatique semble avoir disparu de l’écran radar d’Ottawa.
La première ministre albertaine, Danielle Smith, était souriante aux côtés de Mark Carney en novembre dernier, au moment de l’annonce de l’accord qu’ont signé la province et le gouvernement fédéral en vue de la construction d’un pipeline destiné à accroître les exportations de pétrole des sables bitumineux. Du même coup, le premier ministre canadien affirmait que ce pétrole « sera[it] parmi ceux générant les plus faibles émissions dans le monde », et ce, même si les scientifiques ont déjà mis en lumière ses répercussions climatiques très néfastes.
M. Carney estime toutefois pouvoir faire mentir les pronostics découlant de décennies de travaux scientifiques en s’appuyant sur un projet potentiel, à venir d’ici 2040, de capture et de stockage de carbone développé par l’industrie des sables bitumineux. Dans le meilleur des cas, et grâce au soutien financier gouvernemental, il est question de capter moins de 15 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la production actuelle.
Celle-ci est toutefois appelée à augmenter, tout comme le bilan carbone de l’industrie, puisque le fédéral a annoncé en novembre dernier l’abandon du projet de plafonnement des émissions du secteur, qui avait été mis au point sous Justin Trudeau. L’ancien ministre de l’Environnement Steven Guilbeault, qui avait travaillé à l’élaboration de ce règlement, a d’ailleurs quitté le cabinet en soulignant que le protocole d’entente Canada-Alberta « abandonne plusieurs mesures clés, durement acquises, qui ont été rigoureusement modélisées, consultées, négociées et mises en œuvre, ou proposées, au cours de la dernière décennie ».
Le constat de ce vétéran de la cause climatique est d’ailleurs sans appel : il sera « impossible » de respecter nos engagements en matière de lutte contre la crise du climat, et l’objectif essentiel de la « carboneutralité » a tout simplement disparu. Une part de cet échec réside, selon lui, dans la décision d’Ottawa d’abandonner le plafond d’émissions de GES de l’industrie des énergies fossiles.
Sa critique rejoint d’ailleurs celle formulée par la première ministre de l’Environnement du gouvernement Trudeau, Catherine McKenna, qui déplorait l’automne dernier au Devoir le lobbying intensif de l’industrie et ses multiples stratégies d’« écoblanchiment », en citant en exemple le projet de capture et de stockage de carbone.
Trudeau et les pipelines
Steven Guilbeault et Catherine McKenna ont néanmoins fait partie, en tant que ministres de l’Environnement et du Changement climatique, d’un gouvernement libéral qui a soutenu plusieurs gros projets chers à l’industrie dont la production est le principal moteur du réchauffement climatique.
« Il ne faut pas oublier que le gouvernement Trudeau a financé, à hauteur de plus de 30 milliards de dollars, la construction du projet d’expansion du pipeline Trans Mountain. Il a aussi autorisé le projet d’exploitation Bay du Nord, au large des côtes de Terre-Neuve-et-Labrador », rappelle Alain Webster, professeur titulaire au Département d’économique de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke et président du Comité consultatif sur les changements climatiques. « Il n’y a pas eu de frein à la croissance de la production pétrolière durant toutes ces années. Elle a augmenté de près de 40 % en dix ans », ajoute-t-il.
En 2017, Justin Trudeau avait lui-même vanté l’exploitation à très long terme du pétrole des sables bitumineux. « Aucun pays ne trouverait 173 milliards de barils de pétrole pour simplement les laisser enfouis dans le sol. Cette ressource sera exploitée », avait-il déclaré au Texas, devant un parterre de gens d’affaires. Le premier ministre libéral avait du même souffle salué l’autorisation, par Donald Trump, du pipeline Keystone XL, qui devait transporter chaque année 300 millions de barils de pétrole albertain vers le Texas.
Ce parti pris pour l’industrie s’accompagnait toutefois de la mise en place de mesures de réduction des émissions de GES, rappelle Alain Webster, en déplorant le changement de cap observé au cours de la dernière année. « Avec le gouvernement Trudeau, la question climatique était présente de façon quasi systématique. Le gouvernement a mis en place une tarification du carbone, des règles pour en venir à plafonner les émissions du secteur pétrolier et gazier, des règles sur l’électricité propre, etc. Maintenant, la question climatique est très peu présente dans le discours du gouvernement Carney. »
Titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM, René Audet estime pour sa part que Mark Carney va plus loin que la banalisation de l’enjeu climatique. « Il y a clairement une disparition de la transition écologique, qui n’était déjà pas un projet si vert que cela. Mais même cette avancée a disparu. Est-ce qu’on accepte qu’il est trop tard pour lutter contre le changement climatique ? Est-ce qu’on se dit que ça ne sert à rien d’agir si d’autres ne le font pas ? »
Quel que soit le calcul politico-économique du gouvernement libéral actuel, il emprunte une route dangereuse, souligne Alain Webster. « On tient pour acquis que les énergies fossiles continueront de jouer un rôle important dans les prochaines décennies. Mais ce que ça signifierait, ce n’est pas seulement l’échec de l’Accord de Paris. C’est un scénario climatique catastrophique d’un point économique, social et environnemental. »
« Ne serait-ce que du point de vue économique, notre pari n’est pas le bon. On voit bien ailleurs dans le monde que le développement des énergies renouvelables est énorme, notamment en Europe. La meilleure stratégie demeure donc la décarbonation », ajoute-t-il. L’avis du Comité consultatif sur les changements climatiques remis au gouvernement du Québec l’automne dernier abondait d’ailleurs dans ce sens.


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