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Le Metropolitan Opera diffusait samedi dans les cinémas, et en formule « Live at Home », El Último Sueño de Frida y Diego (Le dernier rêve de Frida et Diego), premier opéra de l’Américaine d’origine sino-péruvienne Gabriela Lena Frank, sur un livret du dramaturge Nilo Cruz. Compositrice en vogue et programmation flattant la vaste communauté hispanophone aux États-Unis ne sont pas des viatiques pour crier forcément au génie.
On peut disserter longuement sur El Último Sueño de Frida y Diego de Gabriela Lena Frank, créé en 2022 à San Diego et repris au Met cette saison, en faisant assaut de rectitude politique, en noyant le poisson ou en contournant les problèmes. Nous préférons le pragmatisme point par point.
Sujet et traitement
Le sujet est facile à maîtriser, car c’est un Orfeo à l’envers. En 1957, Frida Kahlo revient du Mictlán (monde souterrain, ou royaume des morts, dans la mythologie aztèque) en profitant des 24 heures du Jour des Morts (Día de los Muertos, au Mexique) pour alléger de ses souffrances son amour Diego Rivera. Contrairement à Orphée, qui ne ramène pas Eurydice, le retour éphémère de Frida chez les vivants, sous la bénédiction de La Catrina (équivalent de Hadès) et accompagnée de l’esprit d’un acteur qui se prend pour Greta Garbo (équivalent de Charon, le passeur, rôle en or pour Nils Wanderer), aura un effet positif. Après des retrouvailles et des pardons mutuels, Frida va aider Diego à mourir, et leurs esprits seront réunis pour toujours dans le monde souterrain.
Un bref clip qui permet à Yannick Nézet-Séguin de présenter ce qu’il aime chez Gabriela Lena Frank est habilement illustré par les deux temps forts de la partition : une habile ritournelle que l’on voit accompagner des danseurs à l’acte I et l’orchestration pour piccolos et célesta qui nimbe la désincarnation de Diego et sa réunion avec Frida. Il n’y avait pas pléthore d’autres exemples possibles.
Conséquence claire et pragmatique de cet état de fait : El Último Sueño de Frida y Diego de Gabriela Lena Frank est à classer très loin en dessous d’Ainadamar (2003), de l’Argentin Osvaldo Golijov, sur la vie et l’exécution de Federico García Lorca à travers les souvenirs de sa muse, l’actrice catalane Margarita Xirgu (on est en droit de tisser un parallèle), mais aussi de Florencia en el Amazonas, du Mexicain Daniel Catán, inspiré de l’univers de Gabriel García Márquez, présenté au Met en décembre 2023.
Si, donc, on prend une « fonctionnalité », qui est la nécessité culturelle et marketing d’un répertoire lyrique contemporain hispanique identitaire et accessible, El Último Sueño de Frida y Diego se range dans une lignée d’ouvrage, mais n’en devient pas la figure de proue.
ADN de l’opéra
L’une des raisons tient à la question : qu’est ce qui fait un opéra ? Nous avons eu plusieurs dialogues avec des librettistes, par exemple le compositeur Patrick Burgan qui s’était attaqué à un énorme défi, le huis clos d’Enigma, d’Éric-Emmanuel Schmitt. L’écrivain déclarait au Devoir : « les mots allaient dire une chose, la musique allait pouvoir dire autre chose. La musique est porteuse de l’âme des personnages et ajoute une dimension de mystère, de suspense et d’enquête à la trame narrative. »
Ces deux paliers, on les sent peu dans El Último Sueño de Frida y Diego, qui opère comme une suite de tableaux monolitiques et assez glacés, même dans la portion qui devrait être la plus intense, voire torride : les retrouvailles du mourant Diego et de l’esprit Frida.
À ce moment, on devrait avoir 20 minutes de chair de poule et on a, comme ailleurs, cette sauce qui tient, à quelques détails près, du générique « opéra-américain-type des 20 dernières années ». Contrairement à Golijov ou à Catán, nous ne parvenons pas à sentir sur le long cours la « coloration » déterminante amenée par la compositrice à ce genre. Elle va jusqu’à en reprendre les codes, dont le chœur final d’élévation spirituelle, façon Silent Night, Doctor Atomic et quelques autres.
Pour contrecarrer le côté un peu monolithique et étale de l’œuvre, le Met a créé une nouvelle production avec le maximum de couleurs, des danseurs déguisés en squelettes, des costumes flamboyants, comme s’il fallait une agitation et une stimulation visuelle pour tromper l’ennui.
Dernier point, par rapport à Ainadamar, qui aborde crûment les questions politiques, El Último Sueño de Frida y Diego les dégage (il y a une petite faucille et un marteau sur une robe de Frida au IIe acte) au profit des questions de vie de mort de création de pardon et de rédemption.
Le spectacle de samedi a très mal commencé, avec un Carlos Álvarez insuffisamment réchauffé, dont la voix faisait du yo-yo. Les choses se sont stabilisées en seconde partie. Le chanteur a été engagé sans doute pour la crédibilité visuelle face à l’excellente Isabel Leonard (dans la vie, Frida et Diego avaient 21 ans d’écart). Gabriella Reyes en Catrina et Nils Wanderer en drag queen Garbo ont fait des numéros formidables.
Chapeau à Yannick Nézet-Séguin d’avoir la foi de s’investir autant dans tout cela, alors qu’il pourrait enchaîner Bruckner et Mahler à Vienne, Berlin, Munich et Amsterdam ; à l’équipe des costumes et, finalement, à la metteuse en scène et chorégraphe, Deborah Colker, qui a tout fait pour que cette œuvre hiératique et longuette, que d’aucuns ont comparée à un oratorio, puisse avoir l’air d’un opéra vivant, parmi les morts et les mourants.
Quant au grand fond du problème, on laissera passer deux ou trois décennies pour voir des exégètes juger si, effectivement, les figures mythiques de Frida Kahlo et Diego Rivera, dont les idées et combats politiques ne sont d’aucun secret, ont été moulées dans un conformisme lyrique étasunien, et ce que représente et implique ce geste.


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