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Pendant plus d’un demi-siècle, il a filmé prisons, hôpitaux, écoles et théâtres pour révéler, sans commentaire, les rouages du pouvoir.
Par Anne-Fleur Andrle avec AFP

NEILSON BARNARD / Getty Images via AFP
Le documentariste américain Frederick Wiseman (ici lors du Festival de Cannes en 2024) est mort à 96 ans. Il laisse 45 films qui ont radiographié les institutions et le pouvoir.
Il filmait sans voix off, sans musique, sans effets. Frederick Wiseman est mort lundi à l’âge de 96 ans à Cambridge, dans le Massachusetts, a annoncé sa société de production, Zipporah Films. Avec lui disparaît l’un des plus grands documentaristes contemporains, un cinéaste qui aura passé près de soixante ans à scruter les institutions américaines avec une rigueur presque clinique.
Depuis son premier film, Titicut Follies (1967), qui proposait une plongée glaçante dans un hôpital psychiatrique pour détenus criminels, Wiseman a imposé une méthode radicale. Pas d’interviews face caméra, ni de narration explicative, et encore moins de musique pour guider l’émotion : juste le réel.
Il filmait longuement, parfois pendant des mois, accumulait des centaines d’heures d’images, puis construisait au montage des fresques de trois, quatre, voire parfois six heures. « Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’enregistrer le comportement des humains dans des situations différentes », disait-il à l’AFP en 2017 à Paris, où il résidait une partie de l’année. Le montage, qu’il réalisait lui-même, pouvait durer près de douze mois : une étape centrale d’un processus qu’il concevait comme une véritable écriture.
Rien ne prédestinait pourtant ce fils d’avocat russe installé à Boston à devenir cinéaste. Né en 1930, diplômé de l’université de Yale en droit, il avait passé deux ans à Paris à filmer avant de devenir professeur à l’université de Boston puis de découvrir le cinéma presque par hasard en produisant The Cool World, un film situé dans un ghetto noir. Il comprend alors qu’il peut, lui aussi, tenir la caméra et il ne la lâchera plus.
Prisons, hôpitaux, commissariats, écoles, services sociaux, grands magasins, opéras, compagnies de danse, cités HLM. Son œuvre, qui comprend 45 films, constitue une radiographie unique des structures de pouvoir dans lesquels il ne filme pas les héros, mais les systèmes. L’ensemble compose ce qu’il décrivait lui-même comme « un seul et très long film » de plus de cent heures, portrait mosaïque des États-Unis, mais aussi de la France et de leurs institutions.
Un Oscar et 4 Emmy Awards
Avec Monrovia, Indiana (2019), il installe sa caméra dans une petite ville du Midwest de 1 400 habitants, majoritairement acquise à Donald Trump. Il y filme en ethnographe une Amérique calme, refermée sur elle-même, attentive à ses rites religieux et municipaux, sans jamais juger ni caricaturer. Repas au restaurant, réunions du conseil municipal, enterrement, sermon : tout devient matière dramaturgique, raconte le site dédié Il était une fois le cinéma. Comme souvent chez lui, le film suit presque le cycle de la vie (naissance, mort, travail, fête) révélant une démocratie locale à la fois paisible et fragile.
En 2016, Hollywood lui remet un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Il avait auparavant reçu quatre Emmy Awards, un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à Venise en 2014, ainsi que le Carrosse d’or au Festival de Cannes en 2021. Une reconnaissance tardive pour un cinéaste longtemps resté en marge du système qu’il observait avec tant de précision.


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