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Dans son ouvrage Finding Albion (Hodder Press, 2026), Zakia Sewell se lance à la recherche de ce qui constitue pour elle une Grande-Bretagne alternative, la fameuse «Albion», nourrie de mythes, de légendes et de folklore, et toujours bien vivante aujourd'hui.
Elle résume ainsi sa quête: «J'ai développé une sorte d'obsession: pour les étranges mythes et légendes d'un passé lointain; pour les cercles de pierres et les mégalithes qui parsèment le paysage; pour les récits de rites païens transmis par nos ancêtres; et pour les coutumes populaires insolites qui célèbrent les cycles des saisons et du soleil. À mes yeux, ces récits, ces chansons et ces coutumes –que l'on peut tous regrouper de manière assez large sous l'appellation de “culture populaire”– incarnent l'esprit même d'Albion; ils évoquent une “autre” Grande-Bretagne.»
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Popularisé à la fin des années 1960 et au début des années 1970 par plusieurs films britanniques aujourd'hui cultes, le sous-genre horrifique baptisé «folk horror» est un descendant direct de cette «culture populaire» ou «folk culture», et connaît depuis les années 2010 une résurgence qui tient du raz-de-marée. Porté par des films à succès comme The Witch (2015) ou Midsommar (2019), ce créneau d'une richesse rare puise sa source dans le folklore rural tout en échappant à une catégorisation réductrice: rituels occultes, survivance du passé, communautés isolées, divinités anciennes, les thématiques abordées sont multiples.
Dans sa chronique pour Libération du documentaire-somme consacré au sujet, Woodlands Dark and Days Bewitched (2021), Lelo Jimmy Batista considère d'ailleurs que le folk horror repose «moins sur une esthétique que sur un fascinant jeu de tensions –entre passé/présent, moderne/ancien, urbain/rural, évolué/primitif– qui lui permet de soulever nombre de questions culturelles, politiques et sociales».
Le documentaire, s'il prend soin d'observer les manifestations de folk horror dans la production culturelle mondiale, se concentre toutefois sur sa prédominance britannique. C'est en effet du Royaume-Uni que nous est parvenue l'immense majorité des œuvres canoniques du genre, de la fameuse trilogie fondatrice –Witchfinder General (1968), The Blood on Satan's Claw (1971) et The Wicker Man (1973)– aux œuvres plus récentes comme celles de Ben Wheatley –Kill List (2011), A Field in England (2013) et In the Earth (2021).
En France… c'est plus compliqué. Si la réécriture de l'histoire de la bête du Gévaudan, le Pacte des Loups (2001), est citée par les amateurs du genre, «l'horreur folklorique» ne semble pas intéresser cinéastes et écrivains. Les vallées du Yorkshire seraient-elles infiniment plus à même d'inspirer les créateurs que le bocage normand? Éléments de réponse.
La préhistoire comme berceau
Le surnaturel qui habite le folk horror est multiple mais possède un trait inaltérable: sa magie est ancienne. Les récits en question n'émanent en général pas directement de vestiges du néolithique, mais les forces qu'ils mettent en scène trouvent souvent leur source dans un passé reculé, prédatant le Moyen Âge et la christianisation des Anglo-Saxons. Il suffit d'explorer la campagne anglaise pour constater à quel point le passé et l'histoire y sont présents, visibles, et ce dès les âges les plus reculés de l'occupation humaine.
Portés par des grands ensembles comme Stonehenge et Avebury, les vestiges préhistoriques s'y intègrent dans un vaste réseau de musées et de sentiers balisés tracés autour des cercles de pierres, des tumulus ou autres henges. Le discours national, et par extension touristique, insiste sur ces monuments comme faisant parties des grands symboles fondateurs de l'identité britannique.
Côté vieilles pierres, la France n'est pourtant pas en reste. On recense environ 4.700 monuments funéraires mégalithiques (dolmens, allées couvertes, tertres) sur le seul territoire national, sans compter les pierres isolées ou non encore référencées. De nombreux sites comme ceux de Carnac, Locmariaquer ou Gavrinis sont des attractions touristiques bien installées, jouissant pour certains d'une reconnaissance internationale.
Pourtant, les régions qui concentrent le plus de ces vestiges mégalithiques, comme la façade méditerranéenne ou les causses du Massif central, restent peu connues du grand public et parfois difficiles d'accès. La culture patrimoniale française et la construction de son récit national se sont façonnées avec en leur cœur les périodes gallo-romaines et médiévales, reléguant le Néolithique et l'âge du Bronze au second plan.
La proximité des Britanniques avec leur héritage préhistorique nourrit un imaginaire collectif connecté de manière presque charnelle à ce passé lointain. Des sites comme Stonehenge, encore chargés aujourd'hui d'une aura mystérieuse (Comment fut-il construit? Dans quel but?) sont un support idéal à la fiction qui peut s'en servir comme d'un point de départ pour construire et extrapoler. Ce rapport matériel au passé nourrit directement l'imaginaire du folk horror britannique depuis son inception à nos jours. Le rituel au milieu des mégalithes dans The Wicker Man et le menhir au milieu des bois d'In the Earth en sont deux exemples frappants.
Paganisme et héritage
Une des pierres angulaires dans ce genre vaste et polymorphe qu'est le folk horror, est le paganisme. Fourre-tout dès ses origines, le terme désigne d'abord le paysan, l'homme de la campagne resté fidèle à ses traditions, en opposition à l'homme des villes, chrétien, éduqué et ayant laissé derrière lui les cultes polythéistes et la superstition. Le païen devient tout à la fois l'impie, le magicien et le rustre: c'est lui qui tentera d'utiliser la magie canalisée par les monuments de pierres anciens. Une magie du territoire, du lieu rural, quasi omniprésente dans les récits de folk horror comme émanation de la nature,et qui entre en résonance avec les rituels païens étroitement liés à la flore, à la faune et aux cycles des saisons.
Pendant des siècles, l'Église a christianisé les îles britanniques. Les anciens cultes celtiques, anglo-saxons ou nordiques ont progressivement disparu en tant que religions, mais leurs symboles et leurs récits n'ont jamais totalement quitté la culture britannique. Ils continuent d'affleurer dans certaines manifestations populaires, même quand ces dernières ne sont en réalité que des survivances imaginaires, inventées ou entretenues par le néo-paganisme du XXe siècle. Peu importe finalement que les rites actuels soient réellement des vestiges d'une ère pré-chrétienne, tant qu'ils sont ressentis comme tels, et qu’ils permettent de se reconnecter à quelque chose d’ancien.
Les rassemblements annuels autour de Stonehenge, particulièrement prisés par la mouvance néo-druidique, les Morris dances célébrant le retour du printemps ou encore des figures comme le Green Man, ornant les façades de nombreuses églises, témoignent de cette permanence culturelle, davantage imaginaire et identitaire que purement spirituelle ou religieuse.
La figure de cet homme vert mérite qu'on s'y attarde tant elle hante le folk horror, hier (l'auberge dans The Wicker Man) comme aujourd'hui (sa présence centrale dans le Men d'Alex Garland). Il est même apparu discrètement cette année dans l'excellent Obsession de Curry Barker. L'origine même du Green Man reste débattue: représenté sous les traits d'un visage humain envahi par le feuillage, il est devenu l'une des grandes figures du folklore britannique et les mouvements néo-païens y voient l'incarnation d'une nature éternelle, qui meurt et renaît au rythme des saisons.
Mais cette nature n'est pas seulement nourricière: elle est aussi ancienne, indifférente aux hommes et souvent menaçante. C'est précisément cette vision que reprend le folk horror. La campagne n'y sert jamais de simple décor et le paysage y devient un personnage à part entière, chargé d'une mémoire plus ancienne que celle des hommes. Forêts, landes ou cercles de pierres semblent conserver les traces d'un monde oublié, dont les règles continuent d'influencer les vivants: autant d'éléments à la puissance évocatrice sans pareil, dans lesquels la fiction horrifique peut piocher.
La France et l'exception bretonne
La France ne manque pas de folklore. Des légendes arthuriennes aux récits des lavandières de nuit bretonnes, des vouivres du Jura aux dames blanches, des loups-garous aux dragons comme la Tarasque, le territoire regorge de créatures et de croyances héritées du Moyen Âge, mais aussi d'époques plus anciennes. Contrairement au Royaume-Uni, ces récits ont pourtant rarement trouvé leur place sur le devant de la scène.
On peut supposer que l'histoire même du pays explique cette différence: le travail d'effacement de ces récits, bien entamé par la conversion progressive du pays au christiannisme, a sans doute été perpétué par le projet des Lumières. En émancipant l'homme du joug monarchique, de la religion ou de la superstition, cette philosophie nouvelle et progressiste a participé elle aussi au désenchantement du territoire et de la nature.
À partir de la Révolution et jusqu'au XIXᵉ siècle, la République a entrepris d'unifier le pays autour d'une langue, d'une histoire et d'une identité communes. Les cultures régionales ont souvent été reléguées au rang de curiosités locales, voire combattues lorsqu'elles s'exprimaient dans une autre langue que le français. Les dialectes alsaciens, bretons, basques ou catalans ont été réprimés, avec des méthodes parfois coercitives et violentes. Là où les mythes ruraux britanniques semblent encore infuser la culture populaire contemporaine, ceux de France ont été progressivement transformés en patrimoine ethnographique ultra-local.
Le folklore n'a pas forcément disparu, mais il est devenu un objet d'étude froid, davantage qu'une source vivante d'imaginaire collectif dans laquelle puiser. Certaines régions, au premier rang desquelles la Bretagne, ont conservé un rapport beaucoup plus vivant à leurs traditions et ces traces du passé y demeurent nettement perceptibles, mais ces récits peinent à émerger nationalement, ou alors sous des formes très grand public qui transforment ces motifs en simples ressorts de série policière à la qualité discutable, comme Dolmen (TF1, 2005).
On a beau gratter, hormis le bien solitaire Pacte des Loups, il est en effet difficile aujourd'hui de débusquer dans la production française des œuvres pleinement assumées comme folk horror et dignes de figurer aux côtés des incontournables du genre, britanniques donc, mais également américains ou asiatiques. Une série comme Zone Blanche s'y est bien essayée parfois, mais trop timidement. Côté littérature, des auteurs comme le folkloriste Claude Seignolle ont su capter ces courants de croyances populaires anciennes pour bâtir une œuvre magistrale et reconnue, mais la liste est bien légère à côté de la production littéraire venue d'Albion (on pense notamment aux romans d'Andrew Michael Hurley, d'Adam Nevill ou encore à certaines anthologies éditées par Weird Walk).
Là où une grande partie du folklore français est perçue comme un héritage culturel lointain, les survivances britanniques entretiennent plus facilement l'idée que des rites très anciens continuent d'exister à côté de la société moderne, et avec elle. Le folk horror exploite précisément cette ambiguïté et ce lien puissant. Il n'est d'ailleurs qu'une infime branche de cette renaissance païenne britannique globale, joyeuse, solaire et inclusive.
Au fond, ce n'est pas le folklore qui fait défaut à la France, mais peut-être plus sa place dans l'imaginaire contemporain. Pour autant, un tel constat ne signifie pas que le cinéma d'horreur hexagonal soit en panne, bien au contraire: depuis une vingtaine d'années, une production riche, audacieuse et souvent primée à l'international s'est imposée, portée par Julia Ducournau, Coralie Fargeat ou encore, dans un registre différent, par Alexandre Aja.
Cette horreur française contemporaine préfère puiser dans les fractures du présent, se tournant plutôt vers le corps, le genre, la violence sociale, l'aliénation urbaine que vers le passé et les mythes ancestraux. Si le bocage normand et les vallées alpines n'inspirent pas encore les créateurs, l'imaginaire horrifique français, lui, est bel et bien vivant, il cherche simplement ses monstres ailleurs.





























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