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Culture 19/05/2026 14:00 Actualisé le 19/05/2026 14:28
En compétition cette année, le film « Fjord » a obtenu 12 minutes d’applaudissements ininterrompus. Mais est-ce un véritable indicateur de la future Palme d’or ou un rituel légèrement exubérant ?
EN BREF • Le film « Fjord » de Cristian Mungiu a reçu 12 minutes d’applaudissements à Cannes, la plus longue ovation de cette édition à ce stade.
• Les critiques soulignent que la durée des ovations n’est pas un indicateur fiable pour la Palme d’or.
• Par ailleurs, les professionnels du cinéma ressentent souvent un malaise face à ces longues acclamations.
12 longues, très longues minutes d’applaudissements. Chronomètre en main, c’est le temps estimé par certains médias présents au Festival de Cannes pour la standing ovation offerte au film Fjord de Cristian Mungiu, avec Sebastian Stan et Renate Reinsve dans les rôles principaux.
Présenté en compétition sur la Croisette ce lundi 18 mai, ce drame familial dans un village norvégien signait le retour du réalisateur roumain et Palme d’or du festival en 2007 depuis son dernier passage à Cannes, en 2022. Pour ce nouveau film, le cinéaste Cristian Mungiu a donc obtenu 12 minutes d’ovation comme le rapporte Deadline, qui parle même d’« applaudissements enthousiastes ».
C’est, à ce stade de la compétition cannoise 2026, la plus longue standing ovation offerte à un film en compétition, devant les 10 minutes d’ovation du Paper Tiger de l’Américain James Gray et les 11 minutes d’applaudissements pour Soudain du Japonais Ryusuke Hamaguchi, avec Virginie Efira au casting.
Si on est encore loin des records d’applaudissements recensés sur la Croisette, cette habitude cannoise a le don d’en agacer certains. Au moment où s’ouvrait cette 79e édition, The Wrap dédiait un article entier à ce phénomène pour en décrypter ses origines et surtout ses limites.
Le média américain commençait par expliquer ce drôle de rituel des journalistes, consistant à dégainer son smartphone dès la fin d’une projection pour chronométrer les acclamations du public cannois. Tout en reconnaissant la légitimité d’ovations sincères pour saluer un réalisateur et son casting, l’article déplorait le côté systématique de ce bal des chronomètres, perçu comme un indicateur (pourtant tout sauf fiable) de la réception du film et donc de ses chances de Palme d’or. Ou tout du moins de récompense de la part du jury cannois. Il faut dire que les estimations peuvent grandement varier d’un média à un autre, en fonction du point de départ choisi pour chronométrer les applaudissements.
Malaise palpable
Qualifiant au passage le phénomène d’« appât à clics pour cinéphiles » de la part des médias, The Wrap expliquait que cette fâcheuse habitude avait également le don de mettre les principaux concernés mal à l’aise. On a ainsi pu voir le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, balayer la caméra d’un geste de la main durant la standing ovation offerte à son film El Ser Querido samedi 16 mai. Clairement ému par l’accueil offert à son film, il semblait quand même gêné par cette exposition à rallonge, d’où ce geste.

Capture d’écran Youtube
Samedi 16 mai 2026, le réalisateur espagnol a obtenu cinq bonnes minutes d’applaudissements pour son nouveau film. De quoi embarasser le cinéaste, malgré sa vive émotion.
Auprès du HuffPost, le réalisateur oscarisé Joachim Trier confiait l’an passé, à Cannes, que les 19 minutes d’applaudissements accordée à son film Valeur Sentimentale l’avait particulièrement embarrassé. « Quand ils applaudissent, c’est peu comme si quelqu’un te chantait “joyeux anniversaire” pendant 19 minutes. Tu deviens timide, mais on est reconnaissants bien sûr », avouait-il, en soulignant le côté oppressant d’être filmé d’aussi près pendant toute la durée des applaudissements.
« J’ai dû rester là, sourire, faire un signe de la main, puis me tourner vers les acteurs… Je me suis ridiculisé. C’était absurde », Terry Gilliam au média The Wrap.Même son de cloche pour l’actrice norvégienne Renate Reinsve, également présente à Cannes en 2025 lors de cette fameuse ovation de 19 minutes. Celle qui a encore vécu ce long moment (de solitude) lundi soir avec Fjord reconnaissait qu’« on se rend compte que c’est long, mais debout dans la salle, on ne se rend pas compte à quel point ».
« Tu ne sais pas ce que tu dois faire quand ton sourire commence à trembler », admettait également l’actrice. Le cinéaste Terry Gilliam partage ce constat. Il confie à The Wrap ce qu’il avait en tête durant les 15 longues minutes qui ont suivi la présentation de L’Homme qui tua Don Quichotte en 2018 : « Le problème, c’est que j’étais là, à dire merci et tout le tralala, et je me demandais : pourquoi une telle réaction ? ».
Tout sauf une science exacte
La méfiance est donc de mise quand le principal indicateur du succès d’un film en compétition repose presque uniquement sur la durée de sa standing ovation. Le dernier exemple en date (et le plus parlant) est d’ailleurs Valeur Sentimentale de Joachim Trier. En 2025, il avait obtenu entre 15 et 19 minutes d’applaudissements selon les décomptes, contre « près de 8 minutes » seulement, selon Variety, pour Un simple accident de l’Iranien Jafar Panahi.
C’est pourtant ce dernier qui avait décroché la Palme d’or. Valeur sentimentale s’en était toutefois tiré avec le Grand prix du jury, signe que les applaudissements ne sont jamais une science exacte mais peuvent, parfois, révéler une tendance. Dans l’histoire du Festival de Cannes, deux films ont déjà fait mieux que Valeur sentimentale : Fahrenheit 9/11 de Michael Moore en 2004 avec 20 minutes d’applaudissements et Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro. En 2006, le film du réalisateur mexicain avait obtenu 22 minutes d’ovation. Record toujours inégalé à ce jour. Pour autant, Michael Moore avait obtenu la Palme d’or, pas Guillermo del Toro.
Le jury cannois, renouvelé chaque année, reste le seul et unique décisionnaire du palmarès. Avec 12 minutes d’applaudissement pour Fjord, rien ne permet de dire qu’il sera palmé le 23 mai prochain. Il se présente en tout cas comme un candidat sérieux… jusqu’à ce que son statut de favori soit balayé par une standing ovation encore plus longue. La fameuse science du doigt mouillé.


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