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Une fois par mois, le Devoir de littérature, sous la plume d’écrivains du Québec, propose de revisiter à la lumière de l’actualité des œuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.
Alors que j’écris ces lignes, l’Iran est bombardé, la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, Gaza est devenu un champ de ruines. Combien sommes-nous à être pris de vertige devant tant de violence, de destruction, de cruauté ? Comment ne pas détourner le regard des actualités, accablés que nous sommes de statistiques macabres, et conserver le sens de la réalité ? Ne sommes-nous pas guettés par l’indifférence, à force de voir défiler des nombres, reléguant autant de destins aux oubliettes ? L’invasion de l’Ukraine aurait fait à elle seule près de deux millions de victimes. Que signifie deux millions de fois une vie ?
« Un homme est mort… […] Un homme n’est pas moins mort que cent millions de morts. Si vous comprenez un individu, une personne, vous savez très bien que, devant lui, vous ne pensez pas en termes de statistiques. » Cette citation est tirée de la « Lettre aux mystiques de la violence », de Fernand Ouellette, publiée dans le numéro 26 de la revue Liberté. Écrite en 1963, en réaction aux violences meurtrières du Front de libération du Québec (FLQ), elle avait été refusée par la rédaction, mais publiée en encart, preuve qu’il y avait alors une ouverture au dialogue et aux points de vue divergents, chose qui fait terriblement défaut à notre époque.
Appartenant à ce qu’on a appelé la génération de l’Hexagone, du nom de la maison d’édition où parut son premier recueil, Ces anges de sang (1955), cofondateur (1959) et longtemps collaborateur de Liberté, producteur-réalisateur d’émissions culturelles à Radio-Canada (1960-1991), Fernand Ouellette compte parmi les plus importants contributeurs au développement de la pensée sur le Québec moderne. Lecteur passionné, mélomane averti, amoureux de la peinture, poursuivant une exigeante quête spirituelle, il a élaboré, en soixante-dix ans, une œuvre colossale, partagée entre poésie, essai, biographie, autobiographie, roman, et traversée par une volonté d’approfondissement et une rigueur jamais démentie.
Alors que notre histoire littéraire est riche en palinodies, Ouellette est resté en tous points fidèle à lui-même et aux grandes questions qui l’animent, guidé par son désir d’élévation et sa soif de lumière. Et si l’essai compte pour une part importante de sa production, la poésie demeure pour lui l’outil de connaissance par excellence, car elle permet d’entrevoir l’Ineffable. La chose est particulièrement manifeste dans Les heures, dont la lecture ou la relecture permet de porter sur les événements actuels un regard à la fois sensible et nuancé. Très accessible, le livre constitue en outre une excellente porte d’entrée dans l’une des œuvres les plus abondantes de notre littérature.
Une œuvre intemporelle
Publié en 1987 et considéré par plusieurs comme un chef-d’œuvre, Les heures n’a rien perdu de son actualité. S’il s’agit d’un livre grave, la plupart des commentateurs ont également souligné son caractère lumineux. Par sa simplicité et sa composante narrative, il contraste avec la poésie antérieure de l’auteur. On y plonge comme dans un roman. Divisé en cinq parties numérotées, le livre présente une forme homogène. Les textes, tous composés de vers courts (quelques mots, parfois un seul), forment un axe vertical, bordé de part et d’autre par de larges marges, ce qui, au fil de la lecture, crée un effet d’élévation.
La mort de son père, que Ouellette a vécue intimement, est à l’origine du recueil. S’étant mis au travail avec l’intention d’écrire un essai sur la poésie, il a été saisi par une fièvre d’écriture qui devait en un mois donner les 81 poèmes du livre, nombre correspondant à l’âge de son père au moment de son décès. Depuis le chevet de son père, où il nous convie, le poète s’engage sur le long chemin du détachement, vécu comme un exil intérieur. « Il était pour nous / comme une demeure / sans limites, / bruissante de rumeurs / rassurantes. / Au moindre vent, / nous nous glissions / sous ses pensées. / Il savait raviver / la rose même / sur les ronces. / Maintenant / que nous avions repéré / ses larmes, / son halètement / aigu / comme un cri, / nous nous sentions / à jamais / délogés / de la montagne. »
Rares sont les œuvres qui nous confrontent à la mort avec autant de rigueur. Le poète y décrit avec une extrême précision les altérations observées sur le visage et le corps du mourant, les moindres émotions et réflexions qu’elles suscitent chez ceux qui le veillent. Le temps semble suspendu, ce qui provoque une attente fascinée. On pense que le fils va se détourner, mais non. Du mourant on se dit à tout moment qu’il va passer, mais les heures s’étirent. Et, même devant le mort, on reste là, hypnotisé, saisi par la concentration de lumière dans la chambre, qui laisse pressentir l’âme en partance et donne à entendre le silence. Comme si le vide était habité.
Et l’on suit « [l]’homme de peu de racines / dans le bleu qui monte ». Et alors on pense à nos impatiences, à la précipitation qu’on met à dénombrer les morts, comme de simples faits d’actualité, à consolider les chiffres, pressés d’en finir, d’entreprendre au plus vite le travail du deuil, de passer au suivant, prisonniers de l’illusion de s’en sortir, d’y échapper…
Qui regarde ?
Que des poèmes qui rendent compte d’une expérience si intime soient écrits à la première personne du pluriel intrigue. Qui est ce « nous » qui assiste à l’agonie du père ? À Paul Eliani, qui lui disait reconnaître « le monsieur » qu’était son père, Ouellette a répondu : « Mais ce “monsieur” c’est vous, c’est moi. J’ai utilisé le “nous” et le “il”, c’est-à-dire que ce mourant c’est aussi moi, comme je suis celui qui l’observe dédoublé. » Dans un entretien accordé à Gérald Gaudet, il décrivait la mort de son père comme « la mort de tous les morts. […] J’ai donc un peu l’impression d’avoir vécu ma propre mort à travers la sienne, d’avoir fait une sorte d’exercice du mourir. […] C’était la “vraie mort”, la naturelle, par opposition à la spectaculaire, l’horrible, des champs de bataille, des chambres de torture, des divers accidents. »
Fernand Ouellette s’est-il souvenu de ces mots au moment de nous quitter, il y a quelques semaines ? Quoi qu’il en soit, on peut méditer sur ce « nous », et se demander en quoi précisément il nous interpelle, aujourd’hui. Car il le fait avec insistance. Et bien que le pronom demeure indéfini, on ne peut ignorer, même implicite, même virtuel, le dialogue que le pluriel suppose, ce qui a pour effet de briser la solitude. Certes, une chambre d’hôpital n’est pas un site bombardé. Mais ne serait-ce pas précisément parce que le poète nous parle de la « vraie mort » qu’il nous offre la possibilité de garder les yeux ouverts sur ce qui nous entoure, et ce, sans succomber au vertige inhérent à la double contrainte (nous allons vers la mort, nous vivons dans le déni de la mort) ?
De la mort pourtant vécue d’aussi près, le mystère demeure entier. Loin de proclamer des vérités, Ouellette multiplie les interrogations, les observations, variant constamment le point de vue. La vérité d’un tel « exercice du mourir » tient à cette ouverture induite notamment par la présence du « nous ». Par le dédoublement, le sujet qui regarde se trouve aussi regardé. Or la réciprocité des regards implique une distance, sans laquelle l’expérience serait proprement insupportable. Mais c’est aussi dans cet espace, ce vide, que l’Ineffable devient perceptible. Sa présence donne aux poèmes leur ancrage, et ces derniers en retour libèrent l’âme, le veilleur s’en trouvant lui-même allégé, et comme entraîné dans son essor.
La mort en partage
Une semaine après le décès de Fernand Ouellette, j’ai vu La voix de Hind Rajab. Le docufiction de Kaouther Ben Hania raconte les dernières heures de cette Gazaouie de six ans qui, le 29 janvier 2024, s’est retrouvée coincée dans une voiture ciblée par l’armée israélienne, entourée de son oncle, de sa tante et de ses quatre cousins, tous morts.
Étonnamment, le film ne montre aucune image violente. Tout tient dans la bande-son. Une enfant appelle à l’aide et personne ne vient. On ne voit pas son visage ; on l’entend. Et quand on nous montre des photos d’elle, c’est encore sa voix qui crève l’écran. On est constamment tenu en haleine par sa voix, durant les heures que les agents du Croissant-Rouge mettront à obtenir un droit de passage sécuritaire, alors que les secours sont à huit minutes du lieu de l’attaque. Si ce film est si bouleversant, ce n’est pas qu’en raison de son caractère tragique. En observant cette distance juste sans quoi il n’est pas de véritable intimité, la cinéaste révèle ce qui se joue, dans ce drame, de déchirant, d’éminemment complexe, mais aussi de très beau. Ce savant équilibre, le même qu’on trouve dans Les heures, fait en sorte que cette mort singulière devient « la mort de tous les morts ».
On a reproché à la cinéaste d’avoir utilisé les enregistrements authentiques. Aurait-elle volé sa mort à la victime ? Mais assassiner une enfant, n’est-ce pas à plus forte raison lui voler sa mort ? Ouellette s’est interrogé sur la possibilité de voler une mort. Il arrive que, pour épargner un malade, on lui cache le temps qu’il lui reste à vivre, le privant ainsi peut-être d’une ultime liberté. Mais l’artiste qui s’approche au plus près de l’abîme et consent, en toute nudité, à accueillir le vide, ne fait-il pas plutôt preuve de générosité ? En prêtant au mourant son regard, son écoute, son langage, il vit sa propre mort, qu’il nous offre en partage. Voilà, peut-être, une façon de redonner leur mort à celles et ceux à qui on l’a volée.
« Le périple commence / toujours par l’abîme, lit-on dans le dernier poème. / Par la révélation / du vide, / la chute entière / dans la solitude […] Là seulement / les morts nous aideront / à naître. / Enfin / nous serons coupés / des divagations, / des miroirs, / des échéances suffocantes. »


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