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Le documentaire Dear Lara, réalisé par la violoniste canadienne Lara St. John, sera accessible pour visionnement au Canada sur la plateforme de distribution Kinema du 23 juin au 1er juillet. Ce film, qui traite des agressions sexuelles dans le milieu de la musique classique, a ébranlé ceux qui ont pu le voir depuis sa première présentation au Festival de Santa Barbara en février dernier. Le Devoir s’est entretenu avec Lara St. John, qui a vu dans le projet Dear Lara à la fois un exutoire et une manière d’éveiller les consciences.
Deux mots reviennent régulièrement dans la bouche de Lara St. John : « survivantes » et « pouvoir ». Il faut minorer le second pour éviter l’afflux d’âmes meurtries. Lara, elle-même, fait partie des survivantes. Son histoire, la violoniste l’avait rendue publique en 2019, en dénonçant ses viols à l’âge de 14 ans par son professeur de 78 ans, lorsqu’elle étudiait au prestigieux Curtis Institute of Music, à Philadelphie. Ce traumatisme constitue le point de départ du documentaire.
Vases communicants
Après sa sortie médiatique, Lara a suscité des témoignages : « Je savais évidemment qu’il y en avait d’autres, mais j’en ignorais le nombre. Dans le premier mois, des centaines de femmes m’ont écrit. La plupart me disaient : “Je voulais que tu saches, mais je ne veux pas me dévoiler publiquement parce que mon mari et mes enfants ne savent pas”. Il y avait heureusement assez de femmes pour me dire : “Je suis prête à témoigner de ce qui se passait, parce que le plus important, c’est que ça n’arrive pas aux jeunes”. » Aux yeux de la réalisatrice, « les écoles ne changent pas, et la complicité est incroyable ».
Pour Dear Lara, la violoniste canadienne a voyagé en Amérique du Nord et en Europe afin de recueillir des témoignages et de mettre en lumière la culture du silence. Il y a des destinées qui touchent profondément, notamment celles qui aboutissent, dramatiquement, à un suicide. Mais, au-delà, il y a ce que Dear Lara nous apprend sur des dysfonctionnements profonds dans l’enseignement supérieur, lorsqu’on voit un professeur de violon banni des institutions néerlandaises pour de multiples allégations d’agressions sexuelles trouver refuge en Angleterre et y poursuivre ses basses œuvres.
« Je crois qu’il a emmené au moins cinq ou six étudiants avec lui. En fait, ça amenait des frais de scolarité, qui rentraient dans les caisses de l’université qui engageait le professeur en question. Personne n’a cherché à savoir. C’est incroyable », raconte Lara St. John. Ledit enseignant a sévi en Angleterre pendant près de deux décennies avant une arrestation et une inculpation en 2022, à Londres, pour agression sexuelle. De la même manière, Dear Lara expose le cas de Duncan McTier, professeur de contrebasse triplement condamné pour agression indécente, et objet, en 2017, d’une interdiction totale et indéfinie d’enseigner au Royaume-Uni, et qui a ensuite occupé le poste d’enseignement le plus prestigieux en son domaine à Madrid.
Solutions
Outre la question majeure de la prescription des crimes sexuels dans la plupart des États américains (« Le statute of limitations [délai de prescription], en Pennsylvanie, c’était deux ans. J’avais 14 ans, j’étais complètement cassée, je n’avais pas d’argent et j’aurais dû avoir des avocats avant 16 ans ? C’est ridicule, et ils n’ont toujours pas changé ça »), Lara St. John croit beaucoup à la prévention. « Je travaille avec Child USA à un “Gold Standard” et à une plateforme permettant aux parents de se renseigner sur les écoles. Je pense que les parents ne savent rien à propos de ces écoles. C’est un peu comme envoyer des chatons aux loups. »
Dans les normes permettant d’accéder au “Gold Standard”, Lara St. John évoque les exemples suivants : « Y a-t-il des fenêtres ou des vitres dans chaque studio ? Y a-t-il des verrous (il ne devrait pas y en avoir pour qu’il soit possible à quiconque de rentrer à tout moment) ? D’où viennent les professeurs (avec mes années de recherche, j’ai appris que quand il y a de la fumée, il y a toujours du feu) ? »
Le modèle aux yeux de Lara St. John est le Conservatoire d’Amsterdam, qui adopte aussi ce qu’elle appelle le “team teaching”. « Cela veut dire qu’il n’y a pas quelqu’un, pas un professeur qui a beaucoup de pouvoir sur un étudiant, mais deux ou trois professeurs tout le temps. C’est très important à mes yeux, car cela diminue le pouvoir. C’est fou, le pouvoir donné à ces hommes ; chefs d’orchestre, violons solos et, surtout, professeurs. Ils sont comme des dieux pour les parents, les écoles, les étudiants. Il devient facile d’en profiter et d’abuser de ce pouvoir. »
Ce sont les cyniques mécanismes de ces abus démontrés dans Dear Lara qui font froid dans le dos et montrent l’urgence d’une prise de conscience. Dear Lara, dont les sous-titres n’étaient pas prêts à temps au moment du dernier Festival international du film sur l’art (FIFA), est visible sur la plateforme Kinema pendant une semaine à compter du 23 juin. Une contribution minimale de 2 $ est nécessaire pour débloquer l’accès au documentaire, mais le visionnement, qui fonctionne selon le principe du « payez ce que vous pouvez », encourage une contribution supplémentaire.


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