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Incongrue pour certains, évidente pour d'autres. La question que "La Libre" a choisi de vous soumettre cette semaine sur son site a suscité un tsunami de témoignages. "Faut-il voir le corps du défunt avant de fermer le cercueil ?" Tel était le débat posé. En cette période de la Toussaint, nous sommes en effet nombreux à nous recueillir sur les tombes de nos proches disparus. Inévitablement, la question du deuil est là, dans nos vies. Comment avancer dans ce processus ? En quoi le fait de voir, d'acter le corps éteint d'un proche peut-il aider ou non à faire son deuil ?
"Bien sûr, cela dépend de la relation que l'on a avec la personne décédée, mais voir le corps arrêté est une étape pour intégrer émotionnellement que la personne est vraiment morte", cadre Corinne Courtois, psychologue clinicienne active dans le Brabant wallon. Elle a accompagné plusieurs centaines de personnes face au deuil, à la perte. Selon elle, voir le corps du défunt, éventuellement le toucher, permet de "réaliser dans ses sens" que le corps est éteint, "au-delà du fait de savoir intellectuellement que la personne est décédée. Voir mort permet de ne pas en douter par la suite… C'est une étape qui peut être protectrice pour le deuil, assure-t-elle. Avant d'insister : "Mais chaque personne, chaque famille, connaît ses besoins. Ce que l'on sous-estime souvent, c'est que même dans un moment de grande souffrance psychologique, le patient connaît ses besoins. Il n'y a donc pas de mauvaise ou de bonne réponse. C'est un choix à faire".
Mais fréquemment, il arrive que les volontés et besoins soient différents au sein d'une même famille, d'une même fratrie. Que faire alors ? "Il est clair que plus on a discuté en famille, avant le décès, moins ce sera compliqué au moment du décès", note Corinne Courtois.
En Belgique, la pratique varie d'une région à l'autre
Au fil de ses années de pratique, elle a notamment remarqué que certains facteurs – culturel et familial notamment – influent sur la décision de voir ou non le corps du défunt. Ainsi, en Belgique, la coutume qui consiste à laisser pendant un certain temps le cercueil ouvert (historiquement, pour s'assurer que la personne est bien morte) est largement répandue dans le Hainaut et dans le Namurois, par exemple, nettement moins voire pas du tout dans le Brabant wallon et à Bruxelles. Une analyse systématique de cette pratique selon les zones géographiques de notre pays mériterait une thèse de doctorat ! À bon entendeur…
"Oui, la mort est un scandale. On ne se remet pas. Mais il y a des liens d'amour qui nous aident à tenir"Quoi qu'il en soit, la tradition familiale influe aussi. "Si, dans l'enfance, vous avez vu une tante ou une grand-mère sur son lit de mort, cela va probablement jouer sur vos besoins lorsque vous êtes dans le drame", relève la psychologue. Qui confie : "Mais j'ai des patients qui viennent avec un traumatisme d'enfant d'avoir vu le corps mort, le visage éteint de leur grand-mère. Bien évidemment, les circonstances du décès (brutalement ou lié à une longue maladie, NdlR) ou le fait, cela arrive, d'être tombé sur le corps par hasard sont des éléments qui vont influencer tout cela".
"La mort fait partie de la vie"
Si elle se pose pour les adultes, la question se pose au moins autant pour les enfants. Chez eux, assure Corinne Courtois, le concept de mort arrive vers l'âge de 7 ans. "Avant cela, l'enfant n'a pas les capacités psychologiques d'intégrer la mort, même s'il voit le corps". Pour les enfants aussi, tout sera une question de besoins. "L'important est de leur parler avant, pendant, de leur expliquer que la personne est morte (et non "au ciel" ou "avec les anges"), de répondre à leurs questions ('Pourquoi le corps est-il froid ?'). Voir le corps, pour l'enfant aussi, permet d'éviter de laisser vagabonder son imagination. Il existe une multitude de livres sur la mort à destination des enfants. Éduquer l'enfant, c'est aussi lui expliquer que la mort fait partie de la vie".
Bien davantage aujourd'hui qu'hier, la mort est cachée, mise à distance. Parce qu'on meurt plus souvent à l'hôpital qu'à la maison, parce qu'on laisse moins ou peu de contact avec le corps du défunt. De peur de perdre le contrôle, de peur d'avoir peur ou par crainte "de ne garder de la personne disparue que cette dernière image…", comme vous êtes nombreux à nous en avoir fait part dans vos témoignages (voir ci-dessous).
Vos témoignages :
Mariette, 66 ans
"Pour moi, il est important de voir le corps d'un proche avant son inhumation. À 28 ans, j'étais à l'étranger quand ma grand-tante est morte. J'ai été informée. À mon retour, 15 mois plus tard, j'ai dit à Maman : "Je vais aller rendre visite à Tante Marie". Maman m'a répondu : "Tante Marie est morte". Son décès avait bien été enregistré mais pas intégré. Aujourd'hui encore, Tante Marie reste seulement vivante dans mes souvenirs, mes bons souvenirs. Cela n'a pas eu trop de conséquences car ma tante était très âgée. Mais si le défunt avait été jeune, je me demande si mon deuil n'aurait pas été pathologique, avec la difficulté des émotions à gérer."
Joëlle, 62 ans
"Non, car c'est une image qui reste dans la tête très longtemps. Mes enfants et les autres membres de la famille n'ont pas souhaité voir mon mari dans le cercueil. Par contre, j'ai conservé une photo de mon mari sur son lit de mort, que j'ai gardé secrète, et que je regarde parfois… Est-ce pour me dire qu'il est vraiment parti ? Cela fait 3 ans et demi."
Victor, 81 ans
"Oui. Une dernière précaution à prendre avant d'enterrer vivant."
Pierre-Yves, 66 ans
"Non, je trouve cela terriblement morbide, et de nature à altérer le souvenir du visage de la personne en vie."
Stéphane, 50 ans
"À titre personnel, je pense que oui. Voir le corps du défunt m'a permis à plusieurs reprises d'être confronté à la réalité de la mort, et initier clairement le processus de deuil. Nous vivons dans une société qui accepte difficilement la mort (surtout lors d'accident ou "trop jeune"). Être confronté au corps du défunt permet de nous rappeler que malgré toute notre technologie (médicale,…) et progrès en général, la vie reste fragile et, au final, c'est la nature qui a le dernier mot."
Laurence, 59 ans
"C'est très personnel. Pour moi, voir le corps de mon compagnon jusqu'au dernier moment était important. J'ai continué à lui déposer un baiser ou à lui caresser les mains… Mais pour d'autres membres de la famille ou amis, c'était inimaginable. Nombreuses sont les personnes qui souhaitent garder l'image du défunt de son vivant."
Elisabeth, 44 ans
"Cela dépend du lien de proximité qu'on a avec la personne, des circonstances de décès (brutalement ou lié à une longue maladie). Voir la personne décédée n'est pas obligatoire pour faire son deuil. Cela reste surprenant (voire effractant pour certains) de voir la personne qu'on a aimée dans cet état de "corps sans vie". Le contexte dans lequel on voit le corps a sans doute aussi toute son importance (dans une ambiance de recueillement chaleureux familial versus découvrir un corps de manière imprévue ou dans des circonstances accidentelles traumatiques).
Si les conditions sont "suffisamment bonnes", voir le corps d'un proche décédé peut certainement aider à prendre conscience de la disparition de la personne : on la voit mais elle ne peut plus nous parler, elle n'est plus de ce monde, elle n'est plus dans ce corps qui n'est plus que "son écorce". Il va falloir trouver une manière de faire avec son absence, se sentir lié à elle d'une autre manière."
Ghislaine, 75 ans
"Ma réponse est oui. Jeune papa de 22 ans, il s'est suicidé par pendaison. L'employé mortuaire a préféré ne pas me montrer mon fils. Pour garder de lui une belle image, disait-il. J'avais 44 ans, j'étais anéantie. Longtemps, lorsque j'allais sur sa tombe, je me posais beaucoup de questions et j'avais difficile de communiquer avec lui… J'étais dans le doute : Et si ça n'était pas lui qui est enterré là ? En ville, il m'arrivait de croire l'apercevoir parmi les gens que je croisais. Il m'a fallu longtemps pour ne plus avoir ces étranges doutes."
Géraldine, 56 ans
"Regarder ma fille de 28 ans jusqu'à la fermeture de son cercueil m'a permis de dépasser la violence et la sidération du traumatisme de la perte d'un enfant. En tant que mère, j'ai eu besoin d'assurer mon rôle protecteur pour vérifier du bon traitement de mon enfant, de sa bonne installation et de la présence effective des objets qu'elle avait préparés."
Christian, 78 ans
"Non, autant garder une image du défunt de son vivant, elle sera meilleure que celle, artificielle, d'un décédé. De plus, si le défunt a subi une mort à forts traumatismes, sa vision n'est peut-être pas conseillée. Se souvenir du vivant, oui ; du mort, non !"
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