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Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous en ces temps de crise des identités stimulées par les bouleversements sociotechnologiques ? La série « Le bureau des légendes » examine comment la numérisation et les nouvelles revendications politiques brouillent les frontières entre le réel et le fabriqué, l’intime et le public, l’authentique et la performance. Premier arrêt autour de l’habituel Coup d’essai de la semaine.
L’architecture traduit des idées dans l’espace, matérialise des concepts, des visions, des émotions. On comprend vite pourquoi Chris Bergeron se plaît dans les locaux montréalais de la célèbre agence de pub Cossette, où elle est vice-présidente à la créativité inclusive.
LAAB architecture y a conçu une sorte de grand lounge vitré. L’espace convivial offre une gamme étendue de configurations, qui va des cubicules pour le travail en solo à des tables de réunion à deux ou vingt places. À chacun sa zone de confort, selon ses besoins. De grands miroirs courbes amplifient les effets cinétiques des dizaines d’employés en mouvement et de la ville environnante. La fluidité domine partout.
« Quand on travaille dans le monde des affaires, on a un peu le pouls de la société : on voit ce qui s’ouvre et ce qui se referme ; on voit quand l’imagination a sa place et quand la mécanisation reprend le dessus », dit d’entrée de jeu Chris Bergeron, calée dans un fauteuil duquel on a une vue sur le square Victoria et sur la tour de la Bourse.
« Je remarque qu’on rentre dans une période de mécanisation de la société. On devient des points de données plus que des individus. On est dans la mesure, le cadrage, le ciblage, alors qu’il y a dix ou quinze ans, tout le monde parlait de créativité, de communautés, de contacts et d’humanité. »
Chris Bergeron vient de publier Fake. Une apologie illustrée de l’artificiel. Le livre tient du journal illustré et des papiers collés où s’entremêlent souvenirs, confidences, esthétique cyberpunk, critique sociale, théorie queer et dessins. Elle y défend la contradiction, le flou, l’impureté et la volatilité comme antidotes aux certitudes binaires. Sa copine a résumé sa démarche intellectuelle en la désignant comme une « Baudrillard des dépanneurs ». Le sociologue français Jean Baudrillard (1929-2007) résumait déjà notre époque du simulacre et des simulations comme l’« ère du faux ».
« Le fake est notre seule chance d’être vrai », écrit Chris Bergeron, qui en fait aussi son concept clé des identités de synthèse. « Pour moi, c’est devenu une sorte de badge. Je me réapproprie ce mot qu’on lançait avant aux personnes qui brillaient trop. Le fake implique une démarche, une recherche, un effort pour choisir qui on veut être, selon ses rêves et ses ambitions, sans se plier aux ordres des gens autour de nous. C’est très libérateur, surtout dans une époque qui veut tout formater. »
La série qui s’amorce traite de certaines transformations identitaires aux contours de la société contemporaine. La mondialisation accélérée par les technologies bouleverse les appartenances nationales et culturelles traditionnelles. L’individualisation encourage la quête de soi, y compris en changeant de religion, de classe ou de genre.
Le fake serait donc l’avenir de l’authenticité, selon Chris Bergeron ? Et les marges devraient s’imposer pour tous, toutes et… toustes ?
« Je n’ai aucune envie de mettre tous les mecs en robe », répond celle qui n’a d’ailleurs à peu près pas pratiqué l’écriture inclusive dans son essai. « Faire ça, ce serait encore forcer les gens. Je dis : à chacun sa transgression. Si un joueur de hockey veut suivre un cours de fleuriste, faut y aller », ajoute-t-elle en rigolant.
Fille de pub
Ancienne rédactrice en chef du défunt magazine culturel Voir, elle a bifurqué vers la publicité il y a plus de 15 ans. « J’aide les marques à trouver et à tenir leur ligne éditoriale : je suis à la fois stratège et créative », dit la VP au contenu, qui a par exemple aidé Tourisme Montréal à définir l’image de la ville.
« Il m’arrive d’avoir des conversations avec des collègues dont l’objectif est de vendre des VUS à des républicains dans le sud des États-Unis et la même journée de penser au poids émotif d’une barre de chocolat chez une consommatrice quinquagénaire. Pour faire ça, il faut avoir une certaine ouverture d’esprit et comprendre que d’autres personnes ont d’autres vécus et d’autres façons de voir les choses. Mon évolution personnelle me donne cette souplesse. »
L’empathie a ses limites, même pour une partisane de la ductilité identitaire. « J’ai essayé très fort d’être Mathieu Bock-Côté, mais c’est très difficile », dit-elle en évoquant le penseur antidiversitaire des médias du Québec et de la France. Dans son nouveau livre, pour exposer le formatage de la pensée, elle laisse un robot conversationnel écrire à la manière de Richard Martineau, du Journal de Montréal, une chronique prenant position contre le wokisme et les droits des personnes trans.
Fake est son premier essai après une trilogie de science-fiction qui sera bientôt suivie d’un quatrième roman. « Parce que je suis vieille, parce que j’ai 50 ans, je pensais que mes histoires de trans n’avaient pas leur place dans le paysage culturel, médiatique et littéraire du Québec, dit-elle. Je n’avais pas vu énormément d’exemples avant que Gabrielle Boulianne-Tremblay et moi, on sorte des livres à peu près en même temps, à un mois d’intervalle, en 2021. »
Jésus, le woke des wokes
La publiciste a évidemment le sens de la formule. Elle écrit que Jésus est le woke des wokes. « Je ne sais pas si Jésus aimerait les conservateurs d’aujourd’hui, note-t-elle. Je crois, en tout cas, que les conservateurs n’aimeraient pas Jésus s’il débarquait dans une manif. […] Il connaîtrait les pronoms des drogués, des dealers, des oubliés. Il aimerait les trans comme il aimerait le reste du monde, ni plus ni moins, avec la même intensité calme, la même tendresse obstinée. »
L’essai se fait très critique des nouvelles technologies d’asservissement des individus libres et égaux. « J’avais l’impression qu’il y avait comme une urgence de réflexion par rapport à notre époque. Je voudrais faire réfléchir les gens à leur statut de produits minés par de grandes entreprises qui y puisent de la data pour nous formater [afin qu’on devienne] de meilleurs consommateurs. Il faut sortir de ce piège, de ce nouveau féodalisme. »
Son propre rapport au numérique concentre l’époque. Dans sa jeunesse, à peu près les seuls modèles de transidentité offerts par les émissions de télé étaient « des prostitués, des travelos, des transformistes », dit Chris Bergeron, en ajoutant que ces modèles étaient « tabous, scandaleux, absolument impossibles à suivre ».
Internet puis les réseaux sociaux ont chamboulé ce monde en multipliant les exemples positifs, en créant « une sorte de famille » virtuelle. « Le numérique m’a permis finalement de commencer à tester mon identité à travers les photos, à travers les textes, à travers les échanges entre personnes d’intérêt commun, parfois à des milliers de kilomètres de distance. L’éclosion a été formidable. »
Seulement, selon elle, les algorithmes ont tout chamboulé. « On a vu les espaces se fermer, se polariser. Les réseaux sont devenus des zones de combat alors qu’avant ils étaient des zones d’échange. Ce qui était un changement technologique est devenu un changement social qui affecte le climat social jusque dans le métro. »
Le vent tourne. Les wokes comme les trans servent de cible à la droite conservatrice, tandis qu’une partie de la gauche rend le militantisme pour la marginale lutte des genres (au lieu de la générale lutte des classes) en partie responsable de ses déboires électoraux. Les guerres culturelles et identitaires définissent aussi l’époque.
« C’est beaucoup plus facile de dire que c’est la faute aux trans, aux immigrés illégaux, dit Chris Bergeron. Ils sont faciles à identifier et, pendant qu’on parle de ça, on ne parle pas des problèmes structurels de nos sociétés. »


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