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« Faire venir l’université à nous », le partenariat d’Opitciwan avec l’UQAT

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Rester dans sa communauté plutôt que de déménager en ville pour suivre une formation universitaire est une nouvelle initiative du secteur de l’éducation de la communauté atikamekw d’Opitciwan. Un changement qui a un impact considérable pour les étudiants et les étudiantes.

Gerthie Chachai n’a pas eu cette chance. Celle qui est aujourd’hui directrice de l’éducation pour le Conseil de la nation d’Opitciwan a dû déménager à Chicoutimi pour poursuivre ses études d’enseignante.

J’aimais beaucoup l’école quand j’étais petite et quand je regardais mes enseignants, je me disais que je voulais être comme eux, explique-t-elle pour justifier son choix.

Si des programmes périscolaires, primaires et secondaires existent dans cette communauté située en Haute-Mauricie, ce n’est pas le cas pour les études collégiales et universitaires.

Une femme pose pour la photo.

Gerthie Chachai pense que la formation de nouveaux enseignants va pouvoir répondre au problème de pénurie dans la communauté.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Poursuivre ses études a eu un prix. Après une première expérience scolaire loin de sa communauté, elle s’est rendu compte que sa famille lui manquait, tout comme Opitciwan. Je suis revenue faire une pause, tout en me disant que je reprendrais mes études, dit-elle.

Gerthie Chachai finit par déménager en ville pour poursuivre son parcours scolaire, avec ses enfants dans les bras. Elle a pu les inscrire en CPE et à l’école. Même si elle trouve que son adaptation s’est bien passée, l’intégration, au milieu de jeunes qui se connaissaient, n’était pas facile.

Renverser la situation

C’est d’ailleurs durant ses études universitaires que Gerthie Chachai réalise quelque chose qui sera déterminant pour la suite. On connaissait déjà le concept de sécurisation culturelle. Je me suis alors demandé pourquoi on était encore obligé de quitter notre communauté pour faire nos études.

Je me suis dit qu’au lieu d’aller à l’université, on devrait faire venir l’université à nous.

Pourquoi est-ce important pour les Autochtones d’avoir cette possibilité de poursuivre leurs études chez eux? Et pourquoi ça ne le serait pas? lance-t-elle avec une pointe de malice. Elle rappelle que plusieurs universités ont créé des campus délocalisés et souligne que certaines communautés du nord de la province peuvent suivre des cours offerts par l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

Des finissants en toge.

L'UQAT a déjà développé un programme avec la communauté inuit de Kuujjuarapik. Plusieurs personnes en sortent diplômées, comme on peut le voir sur cette image.

Photo : Facebook UQAT

Gerthie Chachai se dit donc qu’il faut renverser la situation : Je pensais à mes enfants que j’avais déracinés, qui sont allés dans une école où ils ne parlaient pas leur langue maternelle (l’atikamekw, NDLR).

La directrice de l’enseignement décide alors d’entrer en contact avec l’UQAT. Partenariat, collaboration… Gerthie Chachai parle aussi d’une formule de cogestion qui a officiellement débuté à l’automne 2024.

Véronique Paul, responsable des programmes de formation des Premières Nations à l'UQAT, insiste sur ce concept. On ne voit pas comment on pourrait offrir une formation pertinente sans cogestion, car on ne connaît pas les conditions de vie quotidienne dans les communautés, explique celle qui gère un programme similaire dans deux communautés du Nunavik (Puvirnituq et Ivujivik) depuis plusieurs années.

Lors de la présentation du programme, Gerthie se souvient des réactions des membres : pour beaucoup de gens, le mot université, c'est un bien grand mot. Mais je leur disais que, si j'avais réussi, eux aussi pourraient réussir.

La première cohorte comptait 18 élèves. Aujourd’hui, ils sont 8, dont un homme. Une situation qui n'inquiète pas Mme Paul puisque, selon elle, même dans les autres cohortes, le nombre d'élèves inscrits s'étiole au fur et à mesure.

Sur mesure

Mme Paul explique que l’UQAT offre un bac en enseignement, mais à Opitciwan, l’Université propose plutôt des certificats personnalisés par rapport au parcours des étudiantes et des étudiants et dans lesquels des cours d’enseignement sont intégrés.

Une rue d'Opitciwan avec des passants.

À Opitciwan, les jeunes peuvent profiter d'une école primaire et d'une école secondaire.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

On s’adapte au cheminement des élèves pour donner une formation intensive, poursuit Mme Paul. Elle souligne que certains ne sont jamais allés au cégep, que le français n’est pas leur langue maternelle, mais que les exigences des professeurs sont tout de même élevées et adaptées au contexte autochtone.

Gerthie Chachai assure que cette formule nous permet de suivre le cheminement de nos étudiants. On respecte les règles de l’Université et, même si on s’ajuste, ça ne veut pas dire qu’il y a des passe-droits. Les étudiants doivent répondre aux mêmes exigences que n’importe quels autres étudiants de l’UQAT.

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on se trouve dans une communauté autochtone que la qualité de l’enseignement est moindre.

Une femme parle dans un micro.

Gerthie Chachai a contacté l'UQAT pour voir ce qu'il serait possible de faire afin d'offrir des cours universitaires à Opitciwan.

Photo : courtoisie UQAT

Parmi les étudiants, Sabrina Awashish, 26 ans. Comme Gerthie Chachai, Sabrina a toujours voulu devenir enseignante. Après avoir commencé l’université à Chicoutimi, la jeune femme, alors enceinte, a décidé de rentrer et a mis ses études sur pause.

Je me préparais mentalement à repartir, puis j’ai entendu parler du programme avec l’UQAT. C’était une opportunité, explique-t-elle.

Lorsque je suis revenue de la ville, j’étais saturée de vivre là-bas. C’était stressant et c’est un sacrifice pour notre identité.

À Chicoutimi, elle se souvient d'avoir presque passé plus de temps à lutter contre les préjugés.

Je devais souvent intervenir pour qu’on ait le même traitement que les autres élèves, je devais tout le temps défendre notre culture, expliquer notre réalité… J’étais pas là pour ça, j’étais là pour étudier.

Une rue d'Opitciwan avec des maisons.

Les étudiantes ne sont plus obligées de quitter la vie de la communauté pour poursuivre leurs études.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L’idée de se déraciner de sa communauté est difficile pour Sabrina, qui a beaucoup appréhendé l’idée de mettre sa fille dans une garderie avec des allochtones.

Je pensais à ma fille qui allait parler français [et non pas atikamekw]. Allait-elle passer toute son enfance en ville? Je pensais à notre langue, à notre identité et je suis aussi très attachée à ma communauté, ajoute la jeune femme, qui termine son troisième certificat.

Très attachée à sa culture, elle s’inquiétait de ne pas pouvoir profiter des semaines culturelles ou des cérémonies organisées à Opitciwan.

Quand on s’en va, la vie continue ici, on manque des choses. C’est comme si on mettait notre vie en pause pour finir nos études, ajoute-t-elle.

L’autre source d’angoisse pour elle était l’emploi de son conjoint, qui travaille au conseil de bande. Est-ce qu’il allait devoir quitter sa job pour pouvoir venir m’aider en ville? Comment est-ce qu’on ferait financièrement? Est-ce qu’on aura les moyens de payer nos factures?

Un immeuble en briques.

L'UQAT a développé d'autres programmes du genre au Nunavik. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Clara Fortin

Tous ces questionnements ont été balayés avec l’arrivée de ce programme de l’UQAT. Sabrina reconnaît qu’au début, la formation était vraiment intense, notamment par rapport au rythme. Aujourd’hui, les semaines de cours alternent avec des semaines blanches qui permettent aux élèves de lire et de travailler.

J’aime ça que les professeurs se déplacent dans la communauté, au lieu que ce soit nous qui déménagions en ville pendant plusieurs années, ajoute-t-elle.

Sabrina a même déjà un pied dans son futur métier. À côté de ses études, elle donne des cours à l’école à titre de suppléante. Ça me permet de mettre en pratique ce que j’ai appris jusqu’à présent, d’expérimenter des manières d’enseigner, explique-t-elle.

Gerthie Chachai s’en réjouit. [Ce programme] nous permet de former la relève en enseignement. Opitciwan ne fait pas exception concernant la pénurie dans ce domaine. Ça va nous permettre de pourvoir des postes et de nous préparer pour le projet de la nouvelle école primaire qui sera plus grande, précise-t-elle, enthousiaste.

La pénurie d'enseignants dans les communautés autochtones est une réalité bien connue. Elle est très importante au Nunavik par ailleurs.

Des défis importants pour l’UQAT

Les défis pour l’université restent importants. Déjà, parce que le trajet de Rouyn-Noranda jusqu’à Opitciwan est long et qu’il comporte un tronçon de route forestière pas toujours en bon état, selon Mme Chachai.

Les professeurs et chargés de cours doivent aussi adapter leur cours, intégrer du contenu propre à la communauté. La vie y est aussi remplie d’imprévus et il faut pourtant réussir à donner l’ensemble des cours dans ce contexte où la vie ne tourne pas autour des mêmes propriétés que l’université, détaille Mme Paul.

Loger les enseignants exige aussi une certaine logistique, puisqu’il n’y a pas d’hôtels à proprement parler à Opitciwan. Il y a des chambres et un appartement attaché au bâtiment où se déroulent les cours de l’UQAT.

Quant aux subventions, les demandes sont faites auprès du Conseil en éducation des Premières Nations, qui obtient du financement des gouvernements provincial et fédéral.

À l’automne prochain, un programme de ce genre devrait être proposé à Chisasibi, en Eeyou-Istchee, ainsi qu’à Inukjuak, au Nunavik. C’est beaucoup de travail pour l’UQAT, car il faut qu’une coordonnatrice connaisse tous les étudiants et leur dossier. C’est très demandant en termes d’effectif, précise Mme Paul.

En dépit des défis, il est important de poursuivre les efforts, car, sans ce programme, ces étudiants ne seraient pas à l'université, croit Véronique Paul.

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