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Le candidat avait mis son air fâché. La chose était franchement intolérable. Le gouvernement en place, sans cœur, venait de réduire les services en physiothérapie dans sa localité. « On ne peut pas demander aux régions de se développer et, en même temps, retirer progressivement les services dont leur population a besoin », a-t-il dit, outré. La mairesse et le préfet étaient à ses côtés, lundi, partageant sa juste colère.
Le candidat en question est Éric Duhaime. Quelques jours plus tôt, il proposait la plus importante réduction de la taille de l’État qu’on ait jamais vue. Il allait retrancher des dizaines de milliards, réduire de 20 000 le nombre de fonctionnaires, imposer un gel des embauches. Mais en aucun cas les services aux citoyens ne seraient réduits, avait-il juré. Surtout pas les services de physiothérapie dans sa future circonscription de Bellechasse, absurdement régionalisés en Beauce par la Coalition avenir Québec, soi-disant pour faire des économies.
Déposant son cadre financier tôt dans la campagne, probablement pour qu’on l’oublie rapidement, Christine Fréchette nous a fait savoir qu’elle augmenterait les dépenses de 9 milliards de dollars pendant son « premier » mandat, mais seulement à condition d’en puiser 3 dans la caisse d’urgence — pourtant destinée, ben, aux urgences —, et les 6 autres dans des compressions non encore déterminées. Elle en a annoncé le lendemain pour 1 milliard. Santé Québec, a-t-elle affirmé, allait bien finir par trouver cette somme quelque part. Peut-être, n’a-t-elle pas ajouté, en centralisant en Beauce les services de physiothérapie jusque-là prodigués dans Bellechasse.
Le Parti québécois et le Parti libéral du Québec ne sont pas en reste. Ils promettent un âge d’or de l’efficacité qui permettra, sous leur gouverne, de retrancher aussi des milliards à la dépense publique, sans jamais réduire les services. Au moins, le PQ a une position de repli crédible : abolir tout un ordre de gouvernement, après un « oui ». Je n’ai pas trouvé cette échappatoire dans le programme de Charles Milliard.
Je laisse aux comptables le soin de nous dire si les colonnes de chiffres des uns et des autres offrent un portrait mathématiquement défendable. J’ai cependant vécu deux périodes d’austérité : comme conseiller de Lucien Bouchard pendant l’atteinte du déficit zéro à la fin des années 1990 et comme chef de l’opposition pendant la rigueur budgétaire de Philippe Couillard en 2016-2018. J’en tire une conclusion dont je ne démordrai pas : aucune des propositions de compression des dépenses de l’État proposées par les quatre partis (j’exclus Québec solidaire) ne peut se réaliser sans faire le deuil de certains services.
La vérificatrice générale Christine Roy nous en avait avertis le 17 août, avant la première promesse de dépense supplémentaire, et avant le premier engagement de réduction des coûts. Si rien ne changeait, elle notait que :
- le gouvernement a déjà prévu que les dépenses publiques augmenteront moins vite que l’inflation d’ici quatre ans, donc qu’il faudra se serrer la ceinture ;
- de plus, le gouvernement prévoit « la réduction ou la fin du financement d’activités et de programmes », pour l’instant non identifiés, pour atteindre ses cibles, donc des réductions de services ;
- le gouvernement admet ne pas avoir trouvé 2 milliards de dollars pour atteindre ses cibles, qu’il faudra couper quelque part ;
- le gouvernement a sous-estimé de 3 milliards la somme de compressions supplémentaires nécessaires à l’atteinte de ses cibles. Par exemple, il a omis de calculer que le vieillissement de la population va mécaniquement créer « un manque à gagner de 500 millions en 2027-2028 et de 800 millions en 2028-2029 » ;
- le gouvernement n’a pas pris en compte l’impact négatif des tarifs de 50 % imposés par Trump en septembre.
Notez donc que, sans dépense nouvelle et sans compression nouvelle, la vérificatrice générale nous avisait d’une future et imminente réduction réelle des services à la population.
Lorsque les cinq partis auront publié leurs cadres financiers (de préférence avant le premier débat), quel extraordinaire service nous rendrait-elle si elle donnait son avis sur l’ampleur du risque que chaque parti fait peser sur les services. Pour rendre la chose compréhensible, elle pourrait avoir un code. Il y aurait le niveau « égratignure », le niveau « coupure » et le niveau « amputation ». On ajouterait, pour faire image, mais sans jamais s’y rendre, le niveau « vivisection ».
Je fais aux membres du gouvernement Couillard l’amitié de ne pas citer ici leurs nombreuses affirmations selon lesquelles les services ne seraient en aucun cas réduits, que l’austérité n’existait pas. J’ai d’ailleurs l’intime conviction qu’au début de l’exercice de compressions budgétaires, ils avaient l’espoir sincère d’opérer cette quadrature du cercle. Mais que s’est-il passé lorsque le ministre de l’Éducation a informé ses collègues qu’il devait arrêter de financer les organismes voués à la lutte contre le décrochage en plus de réduire dans les écoles les services d’orthopédagogues, de psychoéducateurs, d’orthophonistes et de techniciens en éducation spécialisée ? Lorsque le ministre des Services sociaux a dû définancer les organismes de prévention du suicide, de virer infirmières et diététistes de la Santé publique ? Lorsque le ministre de la Santé s’est mis à rationner les soins à domicile et à réduire le nombre d’heures de soutien que recevaient des personnes handicapées ?
Ils avaient le choix : admettre que, selon eux, l’intérêt budgétaire de la nation exigeait que des citoyens fassent des sacrifices réels, ou continuer à faire semblant que tout allait bien. Ils ont continué à faire semblant.
Mon message de vétéran de périodes d’austérité aux candidats de 2026 est celui-ci. Arrêtez de faire semblant. Ayez le courage de vos compressions. Vous pourriez dire : voici notre cible, mais si on se rend compte que des services sont coupés, nous allons la revoir à la baisse. Vous auriez mon vote. Vous pourriez dire : nous n’avons tout simplement pas les moyens d’offrir tous ces services et voici la liste des choses que l’État ne fera plus pour vous. Vous auriez mon respect.


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