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Faire en sorte que les dépenses en défense créent de bons emplois

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Le Canada, comme plusieurs pays européens, a entrepris une relance marquée de ses dépenses en défense. Les raisons de ce virage sont bien connues et largement débattues. Au-delà des considérations stratégiques, cette relance est aussi présentée comme une occasion économique.

Les dépenses en défense sont perçues comme un levier capable de soutenir l’activité à court terme et d’améliorer la croissance à long terme, notamment grâce à l’investissement en recherche et développement. Dans un contexte de montée des incertitudes commerciales et de retour de la politique industrielle, la défense apparaît comme un outil commode pour conjuguer objectifs stratégiques et objectifs économiques.

Cet optimisme repose sur des bases réelles. Une étude récente publiée dans l’American Economic Review montre que les hausses de dépenses militaires peuvent avoir des effets durables sur l’économie. En réorientant l’action publique vers l’innovation et la recherche, ces dépenses stimulent l’investissement privé, la productivité et la croissance à long terme.

Une autre étude récente, publiée dans le Quarterly Journal of Economics, analyse les effets de la construction d’usines financées par l’État pendant la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis. Elle montre que ces investissements ont également favorisé, pendant plusieurs décennies, la création d’emplois manufacturiers bien rémunérés et la mobilité économique des travailleurs peu qualifiés dans les régions concernées.

Mais ce résultat reflète un contexte productif très différent de celui d’aujourd’hui. La croissance industrielle de l’après-guerre reposait sur une production peu automatisée et intensive en main-d’œuvre, de sorte que les gains de productivité manufacturière se traduisaient directement par une forte demande de travail accessible à une large fraction des travailleurs.

Illusion

Si les dépenses en défense et en innovation peuvent encore soutenir la croissance et la productivité, le lien entre les gains de productivité dans le secteur manufacturier et la création de bons emplois s’est affaibli, en particulier pour les travailleurs sans formation postsecondaire.

L’idée selon laquelle une relance industrielle permettrait de faire renaître les emplois manufacturiers bien rémunérés du passé est donc largement illusoire. Le secteur manufacturier d’aujourd’hui est plus automatisé, plus intensif en capital et beaucoup plus exigeant en matière de compétences. Les investissements technologiques modernes tendent, la plupart du temps, à réduire plutôt qu’à accroître la demande de main-d’œuvre peu qualifiée.

L’exemple récent d’Algoma Steel illustre bien cette dynamique. Malgré des subventions publiques importantes pour moderniser et verdir la production, l’entreprise a annoncé des pertes d’emplois importantes.

L’investissement améliore la productivité et la compétitivité, mais il remplace aussi des travailleurs par des équipements plus performants. Subventionner la modernisation industrielle, c’est souvent accélérer cette transformation, pas l’inverser.

On pourrait alors espérer que les effets d’entraînement se matérialisent dans d’autres secteurs de l’économie. Là aussi, la prudence s’impose. Plusieurs activités souvent présentées comme bénéficiaires indirects, notamment la logistique, le transport, l’entreposage, la maintenance ou certains services aux entreprises, sont elles-mêmes de plus en plus exposées à l’automatisation et à l’intelligence artificielle. À grande échelle, ces secteurs ne garantissent pas, par eux-mêmes, une création durable de bons emplois accessibles aux travailleurs peu qualifiés.

Cohérence

Dans ce contexte, la question centrale n’est pas seulement celle des secteurs à soutenir, mais celle de la cohérence des politiques publiques. Les dépenses en défense, la politique industrielle et les politiques de formation ne peuvent être pensées indépendamment les unes des autres. Si les investissements publics en innovation et en technologies stratégiques génèrent des gains de productivité et de nouveaux besoins en matière de compétences, encore faut-il que les travailleurs puissent accéder aux emplois associés à ces transformations.

Le gouvernement fédéral a déjà proposé plusieurs initiatives visant la formation, la requalification et l’adaptation des compétences. La question n’est donc pas de savoir s’il faut investir dans la formation, mais de s’assurer que ces efforts soient pleinement intégrés à la stratégie industrielle et qu’ils ne se limitent pas au seul secteur manufacturier.

À mesure que l’automatisation progresse, une part croissante des besoins en compétences concerne aussi les services, qui occupent désormais une place centrale dans les chaînes de valeur modernes.

Dans une économie où l’automatisation progresse rapidement, le sujet central n’est pas seulement le volume d’investissement public, mais la capacité des institutions à articuler innovation, politique industrielle et développement des compétences. C’est à cette condition que les dépenses en défense pourront contribuer non seulement à la croissance, mais aussi à la création de bons emplois.

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