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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.
Une demi-clé. « C’est le nœud le plus simple », explique Betty Pomerleau. L’artiste plasticienne et performeuse ne se lasse pas d’en apprendre encore et toujours sur les nœuds. Une soif de savoir qui se situe au cœur de sa pratique, comme en témoignent la dizaine d’ouvrages qui y sont consacrés, qu’elle a empruntés à la Grande Bibliothèque et soigneusement rangés sur une étagère de la bibliothèque de son atelier. « J’en ai laissé quelques-uns [là-bas]. Je me suis dit, si quelqu’un est intéressé par les nœuds, il ne faut pas tout prendre, quand même », ajoute-t-elle, un brin espiègle. Ligature à quatre dormants. Nœud coulissant. Nœud à la cardamome. Betty Pomerleau reçoit l’équipe du Devoir avec ce dernier, si quelqu’un a un petit creux… Elle aime les jeux de piste. Les jeux de mots. Le jeu, tout simplement.
Les nœuds de fil d’acier qu’elle a confectionnés, dont certains sont accrochés aux murs blancs, prennent des formes très complexes et tout aussi concrètes. « Parce que ça dépend d’à quel point on souque — ça s’appelle souquer quand on serre le nœud — ou des endroits où on le souque, où on ponctue le geste. Après, les nœuds sont complètement différents », souligne Betty Pomerleau. Ses pièces sont ainsi uniques. « [Elles] sont très fragiles en un sens, parce qu’on pourrait faire, défaire et refaire, mais jamais elles ne seraient vraiment pareilles », ajoute-t-elle. Les nœuds sont alors impossibles à copier. « C’est comme le chiffrement d’un geste », remarque-t-elle. Et de poursuivre : « dans la théorie des nœuds en mathématiques, apparemment, ce qui est le plus difficile, c’est de les différencier les uns des autres ». L’artiste, elle, ne perd pas le fil en tout cas.
Tout feu tout flamme
Pour concevoir ses œuvres, elle n’a pas recours à de grosses machines, plutôt à ses mains. Son ingéniosité, aussi. « Je fais des machines », renchérit de fait Betty Pomerleau. Il y a par exemple un métier à tisser bien spécial. Il y a aussi une sculpture-machine qu’elle a fabriquée de A à Z et qui, selon la vitesse à laquelle il passe au-dessus de la flamme, donne au fil d’acier — celui-là même utilisé pour les nœuds — une teinte pouvant aller de l’orangé au rouge au bleu. Celle-ci faisait entre autres partie de Deux demi-clés, l’installation performative présentée pendant l’hiver à Pangée, galerie qui la représente désormais. Retrouve-t-on le feu à plusieurs endroits de la pratique de l’artiste ? « Oui. Dans mon ventre, ici. Dans mon cœur [elle fait le geste] », répond-elle.
Cette fascination pour le feu, Betty Pomerleau l’explorait notamment à l’époque de son mémoire de master, qu’elle a obtenu en 2024 à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, les félicitations du jury en prime. Elle y retraçait l’histoire des écrans. Non pas les écrans numériques qu’on a tous entre nos mains aujourd’hui, mais ces petits objets d’apparat des salons d’autrefois conçus pour permettre de s’approcher des flammes d’une cheminée sans se brûler le visage. « C’était comme un masque. C’était un petit bâton de bois avec une fente puis, dessus, il y avait un carton qui y était inséré avec, souvent, des extraits d’une pièce de théâtre ou des illustrations pour se divertir un peu », raconte-t-elle. Quand l’objet s’abîmait, on le jetait au feu et on en prenait un autre. L’artiste a en effet toujours aimé la proximité avec ce qui se consume. « Et jamais, dans mon travail, jamais je ne recommence à zéro. Je ne fais table rase de rien. Toujours, j’ai besoin de reprendre [quelque chose] là où je l’ai laissé », précise-t-elle. Le feu, fil d’Ariane de sa démarche.
L’artiste, dont le parcours est également jalonné par le mime, la musique, le théâtre et la chorégraphie, envisage sa pratique comme un enchevêtrement de toutes ces disciplines. « Des choses réémergent à différents moments », dit-elle. La preuve, s’il en fallait une, avec la performance plusieurs fois donnée dans le cadre de Deux demi-clés. « J’essaie, tant bien que mal, de faire des tours. Pas juste des tours guidées, mais des tours de magie », indique-t-elle. Quand on lui demande si les fils passaient véritablement à travers le mur à Pangée, elle réplique : « C’est vrai, c’est pas vrai. On y croit, on n’y croit pas. Les deux à la fois, comme dans les tours de magie. »
Des pense-bêtes
Partout dans l’atelier, des bouts de ruban adhésif blanc couverts de mots manuscrits s’accumulent sur les surfaces. Si on y prête un peu plus attention, on en trouve sur les planchers, sur les murs, sur les meubles. « Pendant toutes les étapes de mon travail, j’ai cette pratique de prise de notes, c’est une manière de spatialiser mes idées », relève-t-elle. Elle les colle, elle les recolle, jusqu’à articuler de nouvelles compositions, des partitions improvisées. Ces petits rectangles déchirés migrent aussi jusque dans l’espace d’exposition, où ils deviennent aide-mémoire, souffleurs discrets en préparation des performances. Betty Pomerleau les appelle ses pense-bêtes. Elle sourit. Voilà un autre jeu de mots, avec son prénom cette fois-ci. Elle garde donc toujours un rouleau de ruban adhésif autour du bras. « Ça fait un peu comme une bouée », constate-t-elle.
Les mots qui se trouvent sur ces confettis blancs viennent de toute part : paroles de chansons, répliques de films, bribes entendues dans la rue ou dans un rêve. « Parfois, c’est comme un ver d’oreille qu’on a et dont on veut se débarrasser », mentionne-t-elle. Il arrive qu’elle oublie l’origine de ces références, mais il arrive aussi que les visiteurs les lui rappellent pendant une exposition. « Quand je suis absente, c’est comme si je chuchotais encore dans la tête des gens », croit-elle. Autant de brèches par lesquelles elle nous accueille dans son travail.
Ce rapport intime au langage, à l’oral autant qu’à l’écrit, a naturellement mené Betty Pomerleau vers les nœuds. « Je me suis intéressée à tous les noms des nœuds. Et il y a des noms magnifiques », affirme-t-elle. Mais apprendre les nœuds dans les livres ? Bien trop plat pour elle. « Ce sont des gestes qui s’apprennent en bougeant », conclut-elle. Elle demande maintenant aux inconnus qu’elle croise s’ils connaissent un nœud. Peut-être quelqu’un pourra-t-il lui en montrer un nouveau. « Ça allait devenir une excuse pour parler aux gens, rencontrer des personnes », se souvient-elle. Le nœud, un fil tendu entre l’artiste et le monde.


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