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Face aux menaces américaine et russe, le Danemark se réarme, et la société suit

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L’invasion russe de l’Ukraine et les menaces d’annexion du Groenland des États-Unis de Trump bouleversent le royaume danois. Le réarmement est érigé en priorité par la première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, qui se présente pour un troisième mandat aux élections législatives anticipées, le 24 mars prochain.

La devanture ne détonne pas sur la rue Frederiksborggade, au centre-ville de Copenhague, où les boutiques de plein air font de l’œil aux piétons. Quand ils passent la porte de Wolf Tactical, magasin spécialisé dans la vente d’équipement militaire, « les clients me disent d’abord qu’ils vont faire du camping en famille », rapporte au Devoir le propriétaire, Peter Marcussen. L’ex-soldat, aujourd’hui réserviste au sein des Forces armées danoises, n’est pas dupe : les purificateurs d’eau, les couvertures militaires et la nourriture lyophilisée attirent de plus en plus de civils. Des citoyens ordinaires venus se « préparer » à vivre en autonomie, en cas de guerre ou de crise majeure.

Au Danemark, le « tabou » autour du survivalisme commence à se lever. En témoignent les ventes de Wolf Tactical, en nette hausse depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022. Graphiques à l’appui, Peter Marcussen affirme que l’actualité à un effet direct sur les bénéfices de l’entreprise : l’automne dernier, son chiffre d’affaires a « explosé » lorsque des drones d’origine inconnue ont fait intrusion dans l’espace aérien danois. Le phénomène s’est reproduit au tournant de l’année 2026, au plus fort des tensions avec les États-Unis causées par les menaces, faites par le président Donald Trump, d’annexion du Groenland, territoire autonome danois. En juin 2024, c’est le gouvernement lui-même qui avait appelé la population à s’équiper pour survivre en autonomie 72 heures au minimum.

Le temps où le Danemark évoquait prospérité et sûreté est en train de changer. La proximité avec la Russie et la dégradation de la relation avec l’allié américain font vaciller le calme scandinave, et rebattent les cartes en matière de défense nationale et régionale.

« Achetez, achetez, achetez ! »

Après un début de siècle placé sous le sceau du désarmement et de la pacification post-guerre froide, un « changement de paradigme » s’opère à partir de la guerre en Ukraine, analyse Steen Folke, ex-député (parti Socialistes de gauche) et porte-parole du mouvement Non au réarmement. Oui aux politiques de défense durables. Lui qui a longtemps été dépendant de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour sa sécurité, « le Danemark commence à penser à sa propre défense territoriale » et entame sa remilitarisation, sous l’impulsion de la première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen.

En février 2025, le gouvernement de coalition — composé des sociaux-démocrates, de la droite libérale Venstre et des Modérés, parti du centre droit — a annoncé la création d’un « fonds d’accélération » de 120 milliards de couronnes (25 milliards $CA) pour le réarmement du pays. Une somme de 190 milliards de couronnes avait déjà été allouée aux Forces armées danoises lors d’un précédent accord, en 2023, et élargi en 2024. La première ministre avait alors lancé au chef des armées : « Achetez, achetez, achetez ! », une invitation au réarmement dont la formule avait marqué les esprits. L’an dernier, les dépenses militaires ont compté pour 3,2 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, contre 1,37 % en 2022.

En parallèle, le service militaire obligatoire est passé de 4 à 11 mois en 2026, en plus d’être élargi aux femmes. L’objectif affiché par le ministère de la Défense est d’augmenter son nombre de jeunes recrues, de 4600 conscrits en 2025 à 7500 d’ici à 2030.

Ces mesures ont rencontré très peu d’opposition, au Folketing comme auprès des six millions d’habitants du Danemark. Le signe, pour Steen Folke, d’une « militarisation totale de la société », alors que les autorités appellent à un « réarmement mental ».

Boycotter

Dans un café branché de Vesterbro, quartier prisé de la capitale, un groupe de jeunes dispute une partie de tennis de table. Parmi eux, ce n’est pas la politique qui divise. « Tout le monde est du même côté », assure Sofia Geisler Lack, 19 ans. L’étudiante en commerce, dont la famille du côté maternel est groenlandaise, soutient le réarmement du pays décidé par le gouvernement. Elle pointe fièrement du doigt son petit ami, raquette en main : il s’est porté volontaire pour effectuer le service militaire — comme près de 100 % des conscrits au Danemark.

Sofia est épargnée par la conscription obligatoire, qui concerne les jeunes filles nées à partir de 2007. La jeune femme a d’autres projets pour l’avenir : voyager, poursuivre ses études, puis ouvrir son propre coffee shop à Copenhague. Son rêve américain, partir à Los Angeles, a été relégué aux oubliettes depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche. « Je ne veux plus encourager leur économie », dit la jeune femme, dont les habitudes de consommation ont changé depuis la crise groenlandaise. Par chance, elle a toujours préféré le Faxe Kondi, boisson gazeuse locale, au Coca-Cola « made in USA ».

Le ressentiment des Danois envers les États-Unis, en marge de la crise groenlandaise, s’est traduit par le boycottage économique. L’une de ses incarnations emblématiques est UdenUSA (« Non aux États-Unis » en danois) : mise sur le marché il y a un peu moins d’un an par Jonas Pipper et Malthe Hensberg, la toute jeune vingtaine, l’application propose de détecter les produits américains à l’aide de codes-barres ou de photos décryptés par l’intelligence artificielle.

Avec plus de 130 000 téléchargements au compteur, le succès d’UdenUSA est international : seuls 45 % de ses utilisateurs sont danois, le reste étant disséminé partout dans le monde, principalement en Europe. Au 10e rang du classement des pays comptant le plus d’utilisateurs : les États-Unis, indique le cofondateur sur un ton amusé.

L’impact réel du boycottage est « dur à mesurer », concède Jonas Piper, joint par téléphone par Le Devoir. Mais « l’application aide les consommateurs à retrouver du pouvoir » face à Washington. Une volonté d’indépendance sur les plans économique, technologique et sécuritaire aujourd’hui partagée par plusieurs pays européens.

Des élections sous tensions

Le 26 février dernier, Mette Frederiksen a appelé les Danois à aller voter le mardi 24 mars, profitant d’une hausse de popularité imputable à la crise groenlandaise pour déclencher des élections initialement prévues en octobre. Candidate à sa réélection, elle a annoncé du même souffle que « la politique de sécurité est et restera le fondement même de la politique danoise pour de très nombreuses années ».

« L’entreprise de réarmement est présentée [par le gouvernement] comme une protection du système de couverture sociale », très cher aux Danois, au même titre qu’il s’en sert pour appuyer sa ligne dure en matière d’immigration, soutient Cecilie Felicia Stokholm Banke, directrice de la recherche et des études politiques à l’Institut danois d’études internationales. Une stratégie payante pour les sociaux-démocrates, puisqu’elle assure le soutien à l’utilisation massive de l’argent public pour la défense, même si, « pour la plupart des gens, la guerre est encore loin ».

Dans ces temps troublés, la figure de Mette Frederiksen semble, elle aussi, rallier : de la pandémie de COVID-19 aux menaces d’invasion américaine, la première ministre sortante, en poste depuis 2019, est « excellente pour prospérer en temps de crise », reconnaît Mme Stokholm Banke. Malgré un recul, son parti demeure en tête des intentions de vote pour les élections législatives de 2026. « Ce ne sera pas facile pour l’opposition », prédit la chercheuse.

Ce reportage a été réalisé avec le soutien financier du Fonds québécois en journalisme international.

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