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Face au protoxyde d'azote, les municipalités françaises ne rigolent plus

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À l'origine utilisé légalement en médecine pour ses propriétés anesthésiques et antalgiques ou en cuisine comme gaz propulseur pour les siphons à chantilly, le protoxyde d'azote (N2O) est devenu la troisième substance psychoactive la plus consommée chez les jeunes, après l'alcool et le tabac, selon la préfecture de police de Paris. Utilisé de manière détournée, le gaz hilarant est inhalé à l'aide de ballons de baudruche pour son effet euphorisant. Santé publique France alerte sur l'âge moyen des usagers qui reste dominé par les 18-24 ans: en 2022, 13,7% des jeunes de cette tranche d'âge avaient déjà testé le produit et plus de 3,2% en avaient pris durant l'année écoulée.

Mais mis à part la loi n°2021-695 du 1er juin 2021, qui interdit la vente de protoxyde d'azote à des mineurs, quelle que soit la forme du conditionnement (article L3611-3 du code de la santé publique), aucune législation n'est entrée en vigueur malgré les alertes des professionnels de santé. C'est aux municipalités que revient la charge de cette guerre contre ce nouvel ennemi invisible, incolore et inodore.

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«Le but est de faire en sorte que les consommateurs stoppent cette pratique»

Depuis le mois de juin 2025, la Ville de Tours (Indre-et-Loire) s'est dotée d'un arrêté municipal dédié au protoxyde d'azote [PDF]. Celui-ci stipule: «La détention, l'utilisation de manière détournée, la cession ou la revente de cartouches de protoxyde d'azote […] sur l'espace public par des personnes, mineures ou majeures, à des fins d'usage de gaz hilarant, sont interdites sur l'ensemble du territoire de la Ville.» Une campagne de sensibilisation a également été lancée partout dans la commune et alerte sur les risques du gaz hilarant pour la santé.

Malgré ces efforts, les traces persistent dans la cité tourangelle. Des cadavres de bonbonnes vides traînent un peu partout: dans les parcs ou sur les trottoirs, notamment dans les quartiers de Tours-Nord, du Sanitas et dans le Vieux-Tours. «Sur les quatre ou cinq derniers mois, nous avons trouvé plus de 1.000 bouteilles sur la voie publique et pas des petites cartouches, mais des bouteilles XXL, précise Philippe Geiger, adjoint au maire de Tours, délégué à la tranquillité publique. L'objectif de cet arrêté, c'est vraiment d'anticiper la consommation, surtout sur la voie publique, car on ne maîtrise pas ce qui se passe dans le privé. Le but n'est pas de verbaliser, mais de faire en sorte que les consommateurs stoppent cette pratique.»

On retrouve souvent des bonbonnes de protoxyde d'azote abandonnées dans les parcs publics, comme ici à Tours (Indre-et-Loire). | Karyna Nauholna

On retrouve souvent des bonbonnes de protoxyde d'azote abandonnées dans les parcs publics, comme ici à Tours (Indre-et-Loire). | Karyna Nauholna

Pour atteindre cet objectif, la Ville de Tours mise sur un double dispositif, qui inclut la médiation et la répression, explique l'adjoint. La police municipale est chargée de faire respecter l'arrêté et peut verbaliser en cas d'usage sur la voie publique, lorsqu'elle le constate lors de ses patrouilles. Mais ses marges de manœuvre restent limitées.

L'amende de 35 euros ne sert qu'à dissuader. «La vente est autorisée en magasin, on ne peut pas l'interdire puisque le produit est légal», souligne Philippe Geiger. Même en connaissant la facilité avec laquelle le gaz hilarant se vend dans les épiceries, sur internet ou dans certains supermarchés, «la police municipale ne peut que constater les faits. Et la police nationale a tellement d'autres priorités que le protoxyde d'azote n'en fait pas partie.»

Une politique prudente, qui cherche à concilier liberté et prévention, mais dont l'efficacité est limitée. Les verbalisations se poursuivent sur la voie publique et les magasins continuent de vendre du protoxyde d'azote. «On ne peut pas tout interdire tout le temps, sinon la ville n'est pas vivable, c'est trop compliqué», conclut Philippe Geiger.

Philippe Geiger, adjoint délégué à la tranquillité publique de la Ville de Tours, a participé à l'élaboration de l'arrêté municipal interdisant la consommation du protoxyde d'azote. | Karyna Nauholna

Philippe Geiger, adjoint délégué à la tranquillité publique de la Ville de Tours, a participé à l'élaboration de l'arrêté municipal interdisant la consommation du protoxyde d'azote. | Karyna Nauholna

«On connaît très bien les risques, on évite de le faire en roulant»

Si les élus veulent encadrer davantage le protoxyde d'azote, c'est parce que sa consommation comporte de gros risques, souvent ignorés. L'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) rappelle que l'utilisation récréative et détournée du «proto» est source de risques de brûlures intenses des lèvres et de la gorge à cause du gaz très froid, ainsi que des dommages faits au système nerveux ou des troubles du rythme cardiaque.

Le protoxyde d'azote, très accessible, est perçu comme présentant peu de risques sanitaires par les usagers. Des dommages sévères liés à sa consommation existent pourtant. Pour en savoir plus sur ses usages psychoactifs, consulter la publication de @OFDT https://t.co/rAW3hHU8tz https://t.co/6ZVe2UL4w5

— OFDT (@OFDT) January 12, 2026

«Quand on en prend, on le fait le soir dans nos voitures ou dans des endroits où on ne peut pas se faire voir. Parce qu'honnêtement, ce n'est pas une fierté», reconnaît, Axel, 18 ans, originaire de région parisienne. «Ça te fait vivre un peu plus intensément les sensations. Quand il y a de la musique, tu la sens traverser ton corps, tu te sens connecté, euphorique… mais ça ne dure pas longtemps», témoigne de son côté Baptiste (son prénom a été modifié), étudiant de 22 ans à Lyon (Rhône).

Ces deux jeunes usagers se veulent rassurants et raisonnés quant à leur consommation de «proto». «Pas régulière», notent-ils, bien qu'Axel ait commencé en étant mineur. La consommation du Francilien varie au gré de ses sorties entre amis: une fois par mois en hiver, plus souvent en été. «On connaît très bien les risques, on a des potes qui ont des tremblements après avoir pris quelques ballons, confie Axel. Et nous, on évite de le faire en roulant en voiture. C'est bien de jouer avec sa vie, mais pas avec celles des autres.»

«Le “proto” n'est pas considéré comme un stupéfiant. Alors qu'en réalité, c'est un produit dont la neurotoxicité est plus grave que celle du cannabis ou de l'alcool.»Christophe Riou, médecin addictologue à Lyon, membre du Service universitaire d'addictologie de Lyon

Baptiste, lui, «se fait un ballon» plutôt en soirée. «On a notre craqueur [un accessoire métallique qui permet de transférer facilement dans un ballon le protoxyde d'azote contenu dans une cartouche, ndlr] qui s'achète sur AliExpress à 1 euro et notre petite cartouche dans nos poches. On les utilise comme si on allait boire un verre. C'est quelque chose qui est un peu différent, une petite activité à faire en cinq minutes.»

Selon Christophe Riou, médecin addictologue aux Hospices civils de Lyon et membre du Service universitaire d'addictologie de Lyon, qui anime depuis novembre 2024 la première et unique téléconsultation dédiée aux consommateurs de protoxyde d'azote en France, il existe deux profils de consommateurs: les fêtards qui consomment en groupe, souvent en voiture ou en soirée, ainsi que les solitaires dépressifs qui utilisent le protoxyde pour apaiser leurs angoisses.

«Le plus jeune patient que j'ai suivi avait 15 ans et le plus âgé 35 ans, relate le médecin. C'est un phénomène de jeunesse, facilité par le fait que le “proto” n'est pas considéré comme un stupéfiant, qu'il ne laisse ni odeur ni trace visible. On peut rentrer chez ses parents “blanc comme neige”. Alors qu'en réalité, on prend un produit dont la neurotoxicité est plus grave que celle du cannabis ou de l'alcool

Du «proto» disponible facilement, mais dans le viseur un peu partout

Se procurer du protoxyde d'azote n'est pas si compliqué. À Tours, plusieurs épiceries de nuit du centre-ville en proposent à la vente. «Bonsoir, tu vends du proto?», peut-on demander. Le ton du vendeur reste neutre, presque machinal:
«Des bonbonnes? Ouais.»
«C'est combien?»
«Cinquante euros les deux, par cash.»
«Et tu cartes?» (demander la carte d'identité)
«Non.»
Le dialogue dure à peine trente secondes. Pas de regard suspicieux, pas de vérification d'âge, rien. Ici, la loi s'arrête à la porte. Aucun contrôle, aucune gêne, juste un commerce qui tourne, au vu et au su de tous.

À Tours (Indre-et-Loire), les épiceries de nuit sont un point d'accès facile au protoxyde d'azote. | Colin Dobroniak-Cohen

À Tours (Indre-et-Loire), les épiceries de nuit sont un point d'accès facile au protoxyde d'azote. | Colin Dobroniak-Cohen

S'il est compliqué pour la Ville de Tours de réguler, certaines communes choisissent d'aller plus loin, malgré la légalité du produit au niveau national. C'est le cas de Cannes (Alpes-Maritimes), l'une des premières à avoir pris des mesures contre le protoxyde d'azote. Dès 2020, la municipalité dirigée par David Lisnard a interdit la vente aux mineurs et limité la détention et la consommation dans des zones spécifiques, fortement fréquentées.

L'arrêté municipal cannois du 25 juillet 2025 est plus strict: il ne se limite plus à des secteurs précis, mais interdit la détention de protoxyde sur l'ensemble du territoire communal. Il encadre également la vente. Les grandes bonbonnes restent accessibles uniquement aux professionnels de la restauration et à certains professionnels de santé, de 8h à 20h, sur présentation d'une pièce d'identité et d'un justificatif professionnel. Les petites cartouches de 8 grammes, considérées comme étant à usage domestique, restent libres de vente et d'achat pour tous.

«Le produit reste légal au niveau national, on ne peut pas l'interdire totalement, nuance également Rémi Andrieux, adjoint au directeur opérationnel de la police municipale de Cannes. Ces grosses bonbonnes, destinées à un usage quasi industriel comme les machines à chantilly, n'ont aucune utilité pour les particuliers. En encadrant leur vente et leur détention, on s'attaque directement au cœur du problème.»

Les résultats sont déjà visibles à Cannes. «Actuellement, nous comptons 270 verbalisations. Sur ces 270, il y a eu 88 procès-verbaux en juillet, 39 en août et 18 en septembre», détaille Rémi Andrieux. La présence de grosses bonbonnes dans l'espace public a nettement diminué. «Environ 70% des verbalisations concernent des personnes de moins de 25 ans», précise l'adjoint au directeur opérationnel de la police municipale cannoise.

Plusieurs autres villes et préfectures ont adopté des mesures similaires. Certaines interdisent la vente aux particuliers, tandis que d'autres se limitent à encadrer la consommation dans l'espace public. À Marseille (Bouches-du-Rhône), la mairie s'est dotée d'un arrêté, acté en mars 2025 [PDF], visant à «protéger la santé des habitants, lutter contre les nuisances urbaines et préserver l'espace public», en interdisant la consommation récréative sur la voie publique.

En parallèle, la municipalité marseillaise va plus loin et mène des actions de prévention et de sensibilisation auprès des jeunes grâce à sa cellule de citoyenneté et de tranquillité publique (CCTP), devant laquelle «les jeunes consommateurs sont convoqués avec leurs familles pour un rappel à l'ordre et un accompagnement». Une façon d'avertir et de soigner les potentielles addictions.

@laprovence_ 🔴 À Marseille, les jeunes consommateurs de protoxyde d'azote convoqués pour un rappel à l'ordre 🗣️"En tant que Premier magistrat et en vertu des pouvoirs de police qui me sont conférés, je vous reproche d'avoir consommé du protoxyde d'azote sur la voie publique, une pratique interdite par arrêté municipal" #Justice #Marseille #Jeune ♬ son original - laprovence_

De plus, une décision préfectorale a renforcé, durant l'été 2025, l'arrêté municipal et fait fermer certaines épiceries de nuit, de 23h à 6h du matin. En cause: les activités de ces commerces qui «s'adonnent à la vente d'alcool à emporter de nuit, interdite par arrêté municipal; de protoxyde d'azote, également prohibée par arrêté».

Entre les mailles du filet des plateformes de commerce en ligne

Malgré les interdictions municipales de la vente du produit, les boutiques culinaires ne semblent pas spécialement affectées. Dans le centre de Tours, la boutique Culinarion propose à la vente des cartouches de protoxyde d'azote dédiées aux siphons à chantilly. Mais les boîtes sont bien cachées derrière le comptoir, loin des yeux indiscrets. «On a eu des jeunes qui venaient et qui nous ont demandé si on en avait ou pas», raconte Carinne Finas, la gérante du magasin.

Même en interdisant la vente aux particuliers au niveau local, il reste facile d'acheter du protoxyde d'azote sur internet. Sur les sites spécialisés, où l'on trouve des bonbonnes de 666 grammes ou même des modèles de 2 kilos, «plus rentables que les petites cartouches», selon Baptiste. Il suffit de cliquer sur le bouton «J'ai 18 ans ou plus» pour passer commande. Mais le proto n'est pas à la vente uniquement sur des sites dédiés. Certaines chaînes de grande distribution le proposaient à la vente, comme Darty et Auchan. Pas dans les rayons des supermarchés, mais bien en ligne, accessible en quelques clics. Et ce, sans aucune vérification d'âge.

Les petites cartouches de protoxyde d'azote sont normalement dédiées à un usage culinaire. | Karyna Nauholna

Les petites cartouches de protoxyde d'azote sont normalement dédiées à un usage culinaire. | Karyna Nauholna

En à peine une semaine, le protoxyde d'azote est livré. Pratique pour faire sa chantilly… ou son ballon de «proto». Interrogée, Auchan explique que la vente de ce produit se faisait en marketplace (c'est-à-dire sur une plateforme de commerce en ligne sur laquelle des vendeurs indépendants ont la possibilité de vendre leurs produits en ligne contre commission) et indique avoir «dépublié la page litigieuse et fermement rappelé ses obligations au partenaire». Sur l'annonce en question, le lot de cartouches de protoxyde d'azote indique désormais: «Ce produit n'est plus dans notre gamme.»

Également contactée, l'entreprise Darty explique que «la publication de ces produits [est] une erreur. Fin 2023, l'équipe “marketplace” de Fnac Darty a supprimé du catalogue l'ensemble de ce type de produit et mis en place un filtre début 2024. Ces offres vont être désactivées.» L'enseigne assure ouvrir une enquête afin de renforcer sa vigilance. Des actions qui traduisent la prise de conscience des acteurs de la grande distribution, mais qui arrivent tardivement.

Pourtant, la loi du 1er juin 2021 interdit formellement la vente de gaz hilarant aux mineurs et s'applique aussi bien aux commerces physiques qu'aux plateformes en ligne, qui doivent clairement spécifier cette restriction et mettre en place des contrôles d'âge efficaces lors de la commande. L'absence de vérification expose les vendeurs à une amende pouvant atteindre 3.750 euros, tandis que la provocation à l'usage détourné par un mineur peut être punie d'une amende allant jusqu'à 15.000 euros (articles L3611-1 et L3611-3 du code de la santé publique).

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